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Le poème Chiêu hôn nuoc, littéralement "Invocation de l’Âme de la Patrie", de Pham Tât Dac (1909-1935) contribua à l’émergence du mouvement patriotique anti-colonial organisé dans les années 1925-1926.
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Des membres du mouvement Cân Vuong (Servir le roi).
Photo : Archives/CVN

Chiêu hôn nuoc paraissait en 1927 à Hanoï. Le poème fut tout de suite interdit et l’auteur, Pham Tât Dac, collégien de 17 ans, jeté en prison : c’était au beau temps de la colonisation. La conquête française du Vietnam se termina en 1844 avec le Traité de Huê. Mais les révoltes des lettrés du mouvement Cân Vuong (Servir le roi) ne purent être réprimées qu’à la fin du XIXe siècle.

Au cours des premières décennies du XXe siècle, la lutte contre le colonialisme prit un visage nouveau à cause des grands bouleversements économiques, sociaux et politiques. Les deux mises en valeur systématiques du pays, en 1897-1914 et en 1919-1929, accélérèrent la paupérisation de la paysannerie alors qu’émergeait une nouvelle classe sociale, la classe ouvrière, par suite de l’installation des entreprises industrielles et minières, de la construction des chemins de fer, de la création des plantations de caoutchouc, de café… En même temps apparurent une classe bourgeoise chétive et une petite bourgeoisie intellectuelle active dans les villes.

Deux tendances du mouvement patriotique

Jusqu’au milieu des années 1920, les nouvelles classes sociales, ouvrière et bourgeoise, n’étaient pas encore en mesure de diriger le mouvement national toujours inspiré par les lettrés. C’étaient cependant des lettrés confucéens se modernisant sous l’influence des événements internationaux : introduction au Vietnam des idées de Montesquieu et de Rousseau, de la Révolution française, à travers les traductions chinoises, victoire du Japon sur la Russie, c’est-à-dire des "Jaunes" sur les "Blancs", triomphe de la révolution prolétarienne russe en 1917. Deux tendances du mouvement patriotique se firent jour, l’une avec Phan Bôi Châu (arrêté en 1925) qui préconisait la lutte armée, l’autre avec Phan Châu Trinh (exilé en France de 1911 à 1925), partisan des réformes démocratiques et de la lutte politique.

L’anticolonialisme bouillonnait, soutenu par une presse progressiste influente. Les funérailles de Phan Bôi Châu en 1926 furent l’occasion d’une manifestation à l’échelle nationale, regroupant des dizaines de milliers de personnes. Sur cette toile de fond émergea le poème Invocation de l’Âme de la Patrie. Pham Tât Dac (né en 1910) fut renvoyé du Collège du Protectorat de Hanoï (Truong Buoi) pour avoir participé à la grève scolaire occasionnée par les funérailles de Phan Châu Trinh avant d’être arrêté après la publication de son poème en 1927. Il a purgea sa peine d’abord à la maison de détention pour jeunes délinquants de Trí Cu puis à la Maison centrale. Libéré en 1930, il devait mourir cinq ans plus tard de maladie et de faiblesse générale.

Au XXe siècle, beaucoup de mouvements patriotiques eurent lieu au Vietnam.
Photo : Archives/CVN

Au début de ce poème de 196 vers, Pham Tât Dac évoque le sort malheureux et la honte d’une nation "Sans Patrie". Il cherche à secouer son indifférence et à lui rendre sa fierté en lui rappelant ses héros nationaux. Il endure mille tourments :

Seul, dans la nuit déserte.
Je voudrais teindre de mon sang nos monts et nos fleuves.
Le vent filtre dans la chambre,
La lampe épuisée frissonne.
Un croassement de corbeau…


Le poète invite l’Âme de la Patrie à revenir. Que tous les Vietnamiens n’hésitent plus, qu’ils fassent sacrifice des intérêts mesquins d’"une vie de buffle et de cheval", qu’ils rompent avec une vie de luxe sordide, qu’ils mettent fin à la misère et à l’oppression.

Revenez, revenez, Âme de la Patrie, égarée ou réfugiée quelque part, à la campagne ou en ville, dans la plaine ou dans la montagne ! Revenez, Âme,
Pour aider les frères et les sœurs
Issus de la famille Hông Bàng et du royaume Âu Lac.
À reconquérir le territoire du Vietnam.
Quel bonheur et quelle gloire
Que de tomber sur le champ de bataille,
Son corps enveloppé dans la peau de son coursier !
… Le vent filtre dans la chambre, la lampe agonise,
Plus d’huile, rien que des larmes !


Emploi des vers 6 + 8

Malgré son accent mélancolique et ses clichés rebattus, cette complainte eut un grand effet mobilisateur grâce à l’emploi des vers 6 + 8 pieds très populaires et à l’allusion au rite médiumnique de l’invocation des âmes des morts.

Ce poème de Pham Tât Dac contribua comme un levain patriotique à pousser nombre d’élèves, d’étudiants et d’intellectuels petit-bourgeois à adhérer au mouvement de regroupement des forces anti-coloniales en vue d’organiser les masses, mouvement qui se dessinait dans les années 1925-1926 et qui devait aboutir à la création de plusieurs organisations : le Thanh niên Cách mang dông chí hôi (Jeunesse Révolutionnaire) de Nguyên Ai Quôc (Hô Chi Minh) à Canton, le Tân Viêt (Nouveau Vietnam) marxiste, le Viêt Nam Quôc Dân Dang (Kuomintang vietnamien) nationaliste, dans le pays. Tandis que ce dernier fut écrasé à Yên Bái en 1930, les deux premiers finirent par s’unir à toutes les organisations communistes du pays et à l’étranger pour créer un Parti communiste vietnamien unifié lors d’une conférence présidée par Nguyên Ai Quôc (février 1930) à Kieouloon (Chine), instrument de la reconquête de l’indépendance nationale en 1945.
 
Huu Ngoc/CVN
(Février 2003)
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