05/10/2013 23:41
Dans cet article, Huu Ngoc, à travers une lettre ouverte à Françoise K., écrivaine française, donne ses quelques remarques sur la poésie vietnamienne.

 
Chaque année au printemps, les Vietnamiens, jeunes ou âgés, réservent une journée à la Muse, le 15e jour du 1er mois lunaire. Photo : Minh Duc/VNA/CVN


La poésie contemporaine vietnamienne fait son entrée au lendemain de la révolution d’Août 1945 qui a mis fin à la colonisation française. Elle peut être divisée en deux périodes qui coïncident avec celles de notre histoire nationale.

La période de 1945-1975 est celle de la révolution et de la guerre (contre les colonialistes français 1945-1954 et les impérialistes américains 1965-1975). Pendant ces périodes, la poésie est essentiellement patriotique. La Muse s’éloigne du tôi (le moi individuel, je) pour revenir au ta (le je-nous traditionnel).

La période suivante, l’après-guerre, est marquée par le jalon 1986, date du Dôi moi (Renouveau). Des réformes économiques appropriées, en particulier l’adoption de l’économie de marché et l’ouverture à tous les pays, ont permis au Vietnam de se développer économiquement et de s’intégrer à la communauté internationale. Il s’est créé une nouvelle couche sociale aisée et même riche. Après trente ans de guerre, l’économie de marché entre en jeu en même temps que la mondialisation. Le matérialisme vulgaire et le consumérisme grignotent en partie l’idéalisme social des périodes précédentes. À côté de la poésie du ta (je-nous), se développe de plus en plus la poésie du tôi (je-moi).

Panorama de la poésie contemporaine

Au cours d’une rencontre internationale de poésie en France entre mai et juin 2013, le poète vietnamien Trân Dang Khoa a présenté un panorama de la poésie vietnamienne contemporaine. Je me permets de résumer ici son allocution, une analyse judicieuse faite par quelqu’un du métier.

Chaque année au printemps, les Vietnamiens, jeunes ou âgés, réservent une journée à la Muse, le 15e jour du 1er mois lunaire. Photo : Minh Duc/VNA/CVN


D’après Trân Dang Khoa, pendant la longue période de guerre, les poètes vietnamiens ne rimaient pas pour servir leur Muse mais pour servir leur pays en danger. Dans une lutte inégale contre de grandes puissances du monde, il s’agissait d’abord de parler au peuple en des vers simples pour galvaniser son moral, partager avec lui ses souffrances, ses sacrifices, son esprit inébranlable. Le fignolage des vers importait moins que leur effet stimulateur immédiat.

«La poésie était alors un moyen pour servir la Résistance du peuple tout entier. La nécessité de cette lutte était dans l’inconscient de tout le monde. Il n’y avait pas d’autre voie pour les poètes. Certains poètes tentèrent d’autres voies, mais finalement isolés, ils rebroussèrent chemin», dit Trân Dang Khoa.

L’école Tho moi des années trente

Il y avait des exceptions au Sud Vietnam avec d’autres tendances, en particulier la prolongation de l’école Tho moi (Poésie nouvelle) des années trente.

«Nous, poètes de la Résistance, nous savions tout ce qu’est l’art véritable, mais pour nous, le service de la Patrie importait plus que l’art. Les poètes savaient que parfois ils n’écrivaient que des +poèmes slogans+, mais ces +poèmes+ dictés par le cœur renforçaient mieux la confiance du peuple que des vers chantant la lune et le vent», estime-t-il.

D’après ce poète, parmi ces œuvres de poésie patriotiques, il y en avait qui dépassaient la qualité de «faits divers journalistiques» pour survivre avec le temps. De grands poètes ont laissé des œuvres originales de grande valeur.

Tout a changé depuis la fin de la guerre et la réunification nationale, surtout après le Dôi moi (Renouveau) de 1986 : notre poésie s’est terriblement diversifiée, sur le fond et la forme.

Trân Dang Khoa analyse : «À l’heure actuelle, dans mon pays, il y a autant de conceptions de poésie que de poètes. Le contenu poétique change aussi ; naguère objet d’une attention rigoureuse, il ne présente plus d’intérêt aujourd’hui. Certains problèmes naguère tabous maintenant attirent la Muse. L’art poétique évolue. Poésie traditionnelle moderniste, poésie post-moderniste, la poésie sans rimes naguère hésitante et maintenant en vogue devient la dominante. Certains pensent même qu’un beau poème doit être hermétique… Par contre, d’autres adoptent la simplicité, cherchant à comprendre les destinées humaines. Il y a des poésies qui rappellent la nouvelle ou conçues comme un long roman… Poésie symboliste, poésie surréaliste, poésie impressionniste, poésie futuriste…, toutes les écoles poétiques du monde au cours du siècle passé font leur expérimentation orageuse chez nous en un très court espace de temps. La production poétique est prolifique. En moyenne je reçois par jour de deux à trois recueil de poème dédicacés.

La poésie est présente sur la télévision, à la radio, dans les clubs de retraités, de scientifiques, d’élèves, d’étudiants. Dans nos 800 journaux et revues, il y a toujours un coin pour les poèmes».


Journée de la poésie vietnamienne

Le 15e jour du 1er mois de l’année lunaire a lieu la Fête nationale de poésie. «Chez nous, l’appréciation de la poésie est très difficile, parce qu’il n’y a pas de voix commune. Des discussions violentes ont éclaté à cause du choc entre différentes tendances poétiques qui veulent s’affirmer aux yeux du public… Ces polémiques n’ont abouti à aucune conclusion. Loin du brouhaha journalistique, nombre de nos poètes continuent leur création dans le silence. Ils se préoccupent de plus grandes questions : la préservation de l’identité culturelle nationale de notre intégration dans le monde. C’est un problème urgent et global».

Comment s’intégrer poétiquement dans le vaste monde tout en gardant son identité culturelle nationale ? Il n’est pas aisé de répondre à cette question.

«Préserver son identité culturelle nationale ne signifie pas fermer la porte pour respirer l’air de son propre atmosphère, mais c’est ouvrir toutes grandes ses portes pour entrer dans le vaste monde. Et voir avec l’œil du vaste monde, l’œil de l’humanité pour regarder la nature et l’homme de son pays. C’est à cette condition que les œuvres poétiques nationales pourront franchir les frontières de l’espace et du temps et demeurer avec l’humanité».

Chère Françoise, j’espère que la physionomie de la poésie vietnamienne que je viens d’esquisser vous aidera à aborder des ouvrages de recherche érudite.

Très fraternellement.

Huu Ngoc/CVN
 


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