19/07/2021 23:30
Suite de la publication de l’article sur le chemin vers le socialisme au Vietnam du secrétaire général du Parti communiste du Vietnam (PCV), Nguyên Phu Trong, l'Agence Vietnamienne d'Information a interviewé Pierre Journoud, Professeur d’histoire contemporaine et directeur du Diplôme universitaire "Tremplin pour le Vietnam" à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3. Voici ses opinions.
Pierre Journoud, Professeur d’histoire contemporaine et directeur du Diplôme universitaire "Tremplin pour le Vietnam" à l’Université Paul-Valéry Montpellier 3.
Photo : CTV/CVN

Que pensez-vous de l'article du SG Nguyên Phu Trong sur les "Questions théoriques et pratiques sur le socialisme et la voie vers le socialisme au Vietnam" ?

Il s’agit d’un document important qui vise à une synthèse équilibrée, subtile et difficile, entre l’héritage marxiste-léniniste qui fonde le caractère communiste du régime politique vietnamien, et le pragmatisme économique grâce auquel les dirigeants ont pu transposer des régimes capitalistes certaines caractéristiques jugées efficaces de l’économie de marché.

Il souligne d’abord l’héritage majeur du marxisme-léninisme introduit par Hô Chi Minh, en stratège, et mis en œuvre par ses successeurs dans un contexte de bipolarisation croissante du monde pendant la Guerre froide et de guerres longues et coûteuses dans la péninsule indochinoise. Ce choix, indéniablement, a permis au Vietnam de trouver de puissants alliés, et avec leur aide, de remporter d’importants succès militaires et diplomatiques face à de grandes puissances.

Les conséquences de plusieurs décennies de guerre, mais aussi certains choix politiques et économiques erronés, après la réunification, ont conduit le pays au bord de la banqueroute. D’où le virage majeur opéré par Nguyên Van Linh et les réformateurs en 1986, avec le lancement du Dôi Moi évoqué par le Secrétaire général. Il faut dire que l’économie vietnamienne était, au début des années 1980, sur le point de s’effondrer, que les disettes étaient récurrentes, et que l’URSS diminuait son aide. L’asphyxie risquait d’être mortelle. L’introduction de doses croissantes de capitalisme dans l’économie vietnamienne a permis, comme le reconnaît le Secrétaire général lui-même, de libérer "les forces de production ainsi que le développement scientifique et technologique".

L’équilibre revendiqué dans le discours entre idéologie et pragmatisme se retrouve notamment dans les nombreuses références à la "pensée Hô Chi Minh", une pensée globale, à la fois politique, stratégique, économique, morale, sociale et culturelle.

Dans ce texte, l’analyse des contradictions et des limites du capitalisme – qui sont à l’origine de nombreux conflits sociaux – est lucide même si, américano-centrée, elle ne distingue pas entre pays capitalistes, des situations, des histoires et des cultures pourtant très différentes, ne serait-ce qu’en Europe. Le discours du Secrétaire général, enfin, n’est pas exempt d’une critique courageuse des erreurs passées du Parti et des obstacles qu’il n’a pas encore réussi à surmonter, ni d’un appel à la "rectification" du Parti.

En définitive, je suis surtout frappé, par la similitude des défis auxquels régimes communistes et régimes démocratiques (au sens occidental) sont confrontés aujourd’hui, bien que ces régimes ne puissent être assimilés. Tous doivent combattre l’aggravation d’inégalités sociale devenues criantes ; infléchir la course à la croissance et à la consommation pour favoriser un développement durable respectueux des écosystèmes vitaux et de ressources par définition limitées ; relever les nombreux défis de l’éducation et de la formation dans un monde globalisé et connecté, etc.

D’autres défis sont plus spécifiques au Vietnam. Beaucoup de gens, même au Vietnam, ont oublié les conséquences à long terme des terribles guerres dont ce pays a été le théâtre, comme les effets sur la santé humaine et les écosystèmes de la guerre chimique menée par les Américains et leurs alliés sud-vietnamiens au Sud-Vietnam, et dans une moindre mesure au Cambodge et au Laos, pendant les années 1960. Je me réjouis que le Secrétaire général n’ait pas oublié dans son discours les centaines de milliers de victimes de l’Agent orange au Vietnam ni les nombreuses associations qui s’efforcent de panser leurs plaies et, pour quelques-unes dont l’AFAPE (l’Association française de l’expertise de l’Agent orange et des perturbateurs endocriniens), de mieux comprendre aussi les mécanismes de la transmission intergénérationnelle des pathologies provoquées par la dioxine. L’Humanité tout entière a beaucoup à apprendre de cette histoire.

L’aspect le plus spectaculaire des réalisations du Parti depuis le Dôi Moi tient en premier lieu à la formidable croissance économique et son corollaire.
Photo : VNA/CVN

En tant que professeur/chercheur sur le Vietnam, pourriez-vous donner des évaluations sur l'œuvre de Renouveau et l'économie de marché à orientation socialiste du Vietnam ?

L’aspect le plus spectaculaire des réalisations du Parti depuis le Dôi Moi tient en premier lieu à la formidable croissance économique et son corollaire, la réduction drastique de la pauvreté au Vietnam, qui était au début des années 1980, l’un des pays les plus pauvres de la planète. Le PIB/hab est passé de 220 dollars en 1994 à 2713 dollars en 2019. Certes, il est encore sous la moyenne de l’ASEAN (4600 dollars/hab, début 2020), et le Vietnam fait encore partie des 6 pays de l’ASEAN "à revenu intermédiaire tranche inférieure", dernière des catégories économiques qui comprend aussi la Birmanie, le Cambodge, l’Indonésie, le Laos et les Philippines). Mais la part de la population touchée par la pauvreté (c’est-à-dire vivant avec moins de 3,34 USD par personne et par jour), est passée de 50% en 1990 à 21% en 2010, et à 9,8% en 2016. Le taux de grande pauvreté est tombé à 2% en 2019, en partie grâce à la forte exposition internationale qui a été volontairement décidée par le Parti. C’est exceptionnel !

En revanche, cette forte croissance s’est aussi accompagnée d’une forte augmentation des inégalités et d’une dégradation sans précédent de l’environnement auxquelles il semble de plus en plus urgent de remédier, comme le discours de Nguyên Phu Trong le souligne fort bien.

La deuxième conséquence majeure du Dôi Moi et des résolutions ultérieures du Parti au tournant des années 1980-90 concerne l’ouverture internationale croissante du Vietnam et la multilatéralisation de sa politique extérieure. Son rôle de plus en plus important sur la scène régionale, notamment au sein de l’ASEAN, mais aussi internationale, avec ses engagements à l’ONU, au sein du Conseil de sécurité ou plus récemment dans les opérations de maintien de la paix en Afrique, enrichissent son expérience et renforcent sa crédibilité.

Nul doute que le Vietnam est en marche vers la puissance régionale, une puissance d’équilibre, qui recherche elle-même une position d’équilibre entre les deux premières puissances mondiales en rivalité croissante, notamment en Asie du Sud-Est. Il se révèle avec un sens consommé de ses responsabilités, peut-être parce que nul pays mieux que lui connaît les ravages de la guerre.

D'après vous, pour obtenir les objectifs que M. Nguyên Phu Trong a cité dans son article, quels sont les défis et avantages auxquels le Vietnam doit se confronter ? Quels sont les solutions pour résoudre les défis tout en profitant des avantages ?

L’État de droit a beaucoup progressé ces dernières décennies au Vietnam.
Photo : VNA/CVN

Je ne me sens pas du tout en position de donner le moindre conseil, comme étranger vivant en France. Mais comme observateur attentif dont le cœur est un peu vietnamien, et puisque vous me demandez mon avis, je crois que l’équipe dirigeante du Vietnam aura à relever plusieurs grands défis. La plupart d’entre eux sont communs à bien des pays de la planète, mais revêtent évidemment des caractéristiques spécifiques au Vietnam :

-    La définition d’une politique de développement plus durable et plus égalitaire, moins court-termiste c’est-à-dire moins marqué par la rentabilité financière immédiate que procurent, entre autres, les recettes d’une construction immobilière effrénée et d’un tourisme de masse en pleine croissance, jusqu’à l’arrivée de la COVID-19. Cela passe notamment par une politique de réduction volontariste des inégalités que la croissance économique a accentuées.

-    Dans le domaine éducatif, la défense d’un égal accès de tous les Vietnamiens à un enseignement public de qualité (pour réduire la différence, aujourd’hui, entre un public surchargé et un privé très couteux) ; la modernisation des programmes scolaires de l’enseignement primaire et secondaire, notamment en histoire, la défense du français dans une nécessaire politique de diversification linguistique ; et surtout, la montée en gamme de l’enseignement supérieur et de la recherche, en accentuant la politique de coopération avec l’étranger, en rendant les carrières universitaires et les responsabilités administratives plus attractives d’un point de vue financier, en améliorant la formation des enseignants, etc.

-    La plus grande prise en compte des aspirations d’une jeunesse de plus en plus curieuse, éduquée et connectée au monde, et, en particulier, une plus grande liberté d’expression des journalistes et bloggeurs. L’État de droit a beaucoup progressé ces dernières décennies au Vietnam mais il reste encore des sujets d’incompréhension et de crispation…

-    Dans le domaine culturel et social, la préservation des identités et cultures locales et régionales, en général, mais aussi des plus belles et nobles traditions vietnamiennes, collectives, familiales, culturelles, menacées par la globalisation et l’obsession du mieux-être matériel ; le développement d’une industrie culturelle, notamment musicale et cinématographique, qui devrait s’ouvrir davantage à la créativité artistique des Vietnamiens et mériterait d’être davantage soutenue par l’État pour être en mesure de gagner, non seulement des marchés à l’étranger, mais aussi des batailles dans la rivalité croissante entre les Soft Powers asiatiques.

-    Une exigence et une transparence encore plus marquée vis-à-vis de la lutte contre la corruption déjà engagée, nécessaire dans tous les domaines, politique, économique, etc.

-    Enfin, la définition d’une authentique politique de réconciliation nationale, notamment avec les Vietnamiens et les Viêt Kiêu qui, pendant la guerre, ont combattu aux côtés des Américains contre les Vietnamiens communistes. Il me semble que le Parti, fort de ses succès militaires, puis économiques, pourrait porter l’ambition d’une généreuse réconciliation nationale et qu’il s’en trouverait encore renforcé dans ses succès déjà nombreux.
 
Propos recueillis par NGUYEN Thu Ha/CVN
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