17/03/2019 10:40
Il y a l’Histoire, celle que l’on écrit avec un grand H, et les histoires, celles des hommes, celles que l’on écrit au pluriel. Quand un pays a été longuement meurtri, le souvenir est toujours à fleur de chair.
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Le lac Hoàn Kiêm, en plein coeur de la capitale vietnamienne.
Photo: Anh Tuân/CVN

Lac Hoàn Kiêm (lac de l’Épée restituée), au coeur de Hanoï, un début de soirée d’été. L’air vibre encore de la chaleur étouffante qui couvre la ville depuis le matin. Les arbres semblent se pencher sur l’eau pour étancher une soif inextinguible. Sous les frondaisons qui résonnent de chant d’oiseaux sortant de leur torpeur, les familles commencent à envahir les allées. Les sportifs vespéraux entament leurs tours de lac en marche rapide ou s’installent sur les berges pour une danse rituelle faite de mouvements d’assouplissements qui semblent saluer le soleil couchant.

Assis sur un banc de pierre, je contemple ce spectacle avec une quiétude humaine que rien ne semble pouvoir altérer.

C’était hier

J’en suis là de mes pensées, quand je sens une présence à côté de moi. Une jeune femme aide un vieil homme à s’installer sur le banc. Avec des gestes tendres que seul un amour filial peut apporter, elle le soutient pour qu’il puisse s’asseoir confortablement. En y regardant de plus près, je m’aperçois qu’une jambe de son pantalon flotte librement, laissant présumer l’absence d’un membre. Et pourtant, loin de paraître anéanti par son infirmité, cet homme conserve une allure fière.

Assis à mes côtés, il tourne vers moi un regard qui a contemplé plus que je ne saurais dire. En guise de salut, un hochement de tête, grave et déterminé. En retour, je lui présente mes respects par un "Xin chào Ông!" (Bonjour Monsieur!) que je veux le plus chaleureux possible. Il agrée d’un sourire cette salutation et bien évidemment me demande si je parle vietnamien.

Confirmation faite, l’homme me saisit chaleureusement la main, en une pression qui dénote chez lui une vigueur étonnante. Et, main dans la main, lui parlant, moi écoutant, c’est toute l’histoire d’une vie qui défile devant moi. Histoire banale et extraordinaire en même temps...

Une enfance insouciante au bord d’un fleuve. Un départ à la guerre à peine marié. Une longue, très longue absence. Une blessure terrible au combat qui lui coûte une jambe et paralyse un bras. Le retour et la force de refaire une vie malgré le handicap. La fierté d’avoir repris le commerce de son père, de l’avoir fait prospérer et de voir aujourd’hui ses petits-enfants prendre le relais.

Alors que ses paroles dessinent sa vie, je le regarde, attentif à saisir le sens de chacun de ses mots. Son regard, tantôt se trouble de l’émoi de souvenirs que l’on voudrait oublier, tantôt brille de l’éclat de la fierté et de l’honneur d’une vie réussie. Là, au bord de ce petit lac, lui, l’invalide de guerre, et moi, le Français expatrié, nous communions dans ses souvenirs. Après un long monologue que j’évite d’interrompre, il s’arrête soudain. Sans doute fatigué d’en avoir tant dit, il s’appuie au dossier du banc et laisse son regard flotter sur les gens qui nous entourent. Je respecte son silence et, comme lui, j’observe les passants ou plutôt... les assis.

C’est déjà demain

En effet, à l’heure où les fleurs s’endorment dans la douceur crépusculaire, c’est le moment où les amoureux viennent, bras dessus, bras dessous, s’installer sur les bancs et les margelles qui bordent les lacs. Indifférents aux autres, ils n’ont d’yeux que pour les yeux de l’autre, et qu’importe si, pour certains, des rides déjà apparaissent. Insensibles au brouhaha de la circulation, ils se susurrent à l’oreille des mots d’amour millénaires, et qu’importe si, pour certains, il faut la tendre cette oreille.

Vue donnant sur le pont Thê Huc sur le lac Hoàn Kiêm. Photo: Anh Tuân/CVN

Étrangers aux badauds et touristes qui déambulent, ils se nichent dans un monde connu d’eux seuls, et qu’importe que, pour certains, de l’eau soit déjà passée sous les ponts. Il n’y a pas d’âge quand on est amoureux. Et surtout, il n’y a qu’une chose qui compte: se retrouver, se blottir l’un contre l’autre, sentir battre son cœur à l’unisson de l’autre, vivre des moments de douce intimité. Or, le mot "intimité" ne paraît pas avoir été inventé pour le Vietnam. La vie sociale y est intense que ce soit en famille ou à l’extérieur. Et il est difficile de s’isoler, seul ou à deux.

Oh, bien sûr, il y a toujours quelques tartuffes pour s’écrier, et dire qu’il y a d’autres endroits pour se faire des bisous et des câlins. Je les entends parfois grommeler en passant près de ces couples: "Regardez-moi ça, si c’est pas malheureux de se conduire ainsi en pleine rue! Et puis, voyez un peu ces deux là, à leur âge! Ils devraient avoir honte. Quel manque d’éducation! Ils pourraient faire ça ailleurs".

Mais, pour l’heure, le vieil homme assis à mes côtés semble partager la même émotion amusée vis-à-vis de ces amoureux du soir. Il me semble même le voir sourire à ce spectacle. Ses yeux ont tellement vu tout ce qui est l’opposé de l’amour, de la tendresse, du bonheur, qu’aujourd’hui, il prend le temps de sourire à la vie, tout simplement.

La nuit est doucement tombée. La jeune fille, qui pendant tout ce temps était restée silencieuse aux côtés de son grand-père, se lève et lui tend son bras pour qu’il s’y appuie avant de se relever. Il faut maintenant rentrer. Avant de partir, mal assuré sur sa béquille, il pose sa main sur mon épaule en un geste de sollicitude paternelle et me souhaite bonne chance.

Je le regarde s’éloigner, silhouette chancelante dans la nuit, avec au cœur quelque chose qui ressemble à de l’admiration. Puis, à mon tour, je me dirige vers ma moto.
Pour moi, cette tranche de vie est un témoignage d’espoir que je voulais partager avec vous. Je ne sais pas comment se terminera l’Histoire avec un grand H, mais les histoires pourront avoir une fin heureuse surtout si elles parlent d’amour.

Gérard Bonnafont/CVN
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