25/08/2013 14:06
Il y a au Vietnam deux écrivains dont le nom a été transcrit de la même manière : Nguyên Du. Pourquoi cela ? Parce que la langue vietnamienne est monosyllabe. Éclairages.

 

Le Truyên Kiêu (L’histoire Kiêu) de Nguyễn Du et le Truyên ky man luc (Recueil de contes merveilleux) de Nguyễn Dữ. Photo : CTV/CVN


Nguyên Du, qui est-ce? Pour répondre à cette question, le lecteur occidental se hâte de consulter un dictionnaire de son pays. Consultation faite, il est Gros-Jean comme devant car les renseignements diffèrent, les uns concernant un monsieur du XVIe siècle et les autres un homme du XVIIIe siècle.

Y aurait-il deux personnages différents ou s’agirait-il d’une erreur éditoriale ? La vérité est qu’il y avait deux écrivains dont le nom a été transcrit de la même manière : Nguyên Du. Pourquoi cela ? Parce que la langue vietnamienne est monosyllabe et que chaque syllabe a six tons. Pour une bonne transcription phonétique, il faut marquer la différence de tons par des signes diacritiques. Faute de signes diacritiques, les imprimeurs font de deux noms un mot homographe.

D’où la confusion, le même mot Nguyên Du pour désigner à la fois l’écrivain du XVIe siècle Nguyễn Du et le poète du XVIIIe siècle Nguyễn Dữ.

Je crois inutile de présenter notre poète Nguyễn Du (1765-1820) dont le Truyên Kiêu (L’histoire Kiêu), a été traduit en une dizaine de langues. Signalons en passant au sujet de ce chef d’œuvre des erreurs commises par quelques dictionnaires. Par exemple le Robert 2 (édition 1975) qui a affirmé : «Nguyên Du écrit en caractère chinois un ouvrage considéré comme le chef d’œuvre de la littérature vietnamienne, le Kim Vân Kiêu». Quelle bévue! Nguyễn Du l’a écrit en nôm, idéogrammes vietnamiens et en caractère chinois.

Nguyễn Dữ (XVIe siècle) méritait d’être mieux connu. Loin d’être un écrivain mineur, il a ouvert la voie à la fiction vietnamienne avec son Truyên ky man luc (Recueil de contes merveilleux) qui fait penser aux Histoires extraordinaires d’Edgar Poe. Voici la traduction d’un de ses contes.

Le procès du palais du Dragon

Jadis, dans le district de Vinh Lai, province de Hông Châu, vivaient de nombreux animaux aquatiques. Le long du fleuve, ils étaient l’objet d’un culte célébré dans une dizaine de temples. Avec le temps, certains d’entre eux se virent conférer une puissance surnaturelle. Toute invocation en vue d’obtenir la pluie ou le beau temps était exaucée, l’encens et le feu brûlaient sans interruption devant l’autel et inspiraient à tous un respect mêle de crainte.

Sous le règne de Trân Minh Tông (1314-1329), il y avait à Hông Châu un gouverneur des Trinh. Sa femme, issue de la famille Duong, allant un jour rendre visite à ses parents, fit amarrer sa barque près d’un de ces temples. Soudainement, deux jeunes filles apportant une petite boîte dorée se présentèrent à elle et lui dirent:

- Madame, notre Seigneur nous charge de vous offrir ce petit cadeau en témoignage de ses sentiments. Bientôt dans le domaine des «Eaux de nuages» (1) vous réaliserez votre rêve de pouvoir «monter le dragon» (2).

Sur ces mots, elles disparurent. La dame ouvrit la boîte et vit un ruban écarlate d’«union des cœurs » (3) avec ce quatrain :

«La belle, en riant, se pique dans les cheveux une épingle d’émeraude.
Cette vision me fait languir d’amour.
Je vous envoie ce présent pour que la nuit prochaine, dans la chambre nuptiale, aux lueurs du flambeau fleuri,

Nous liions ensemble ce nœud d’union au cœur du palais de cristal».


La dame Duong, effrayée, quitta immédiatement la barque avec sa servante et revint à pied au poste de son mari. Informé de l’aventure, il fut très inquiet à son tour :

- Le monstre aquatique, génie lubrique de ce temple, veut te ravir. Il faut le fuir. Désormais, ne mets plus les pieds aux embarcadères et sur le bord des fleuves. Les nuits d’orage ou sans lune, il faut allumer les lampes et être vigilante.

Pendant près de six mois, avec de telles précautions, rien ne survint. Une nuit du 15e jour du 8e mois où la Voie lactée et la lune étincelaient dans un ciel de cristal, Trinh tout heureux, dit à son épouse :

- Nous n’avons rien à craindre par ce clair de lune baigné de vent frais.

Ils prirent ensemble un repas arrosé d’alcool. Enivrés, ils tombèrent alors dans un profond sommeil. Soudain, un orage se déclencha, le ciel sillonné d’éclairs retentit des coups de tonnerre. Quand Trinh se réveilla, les portes et fenêtres restaient fermées, mais sa femme avait disparu.

Trinh vint au temple proche du lieu où six mois auparavant sa femme avait amarré sa barque. Les eaux calmes du fleuve s’étalaient sous la clarté glaciale de la lune. Sur la berge, il vit les vêtements de sa bien aimée. Il fut accablé de douleur. Sous le ciel immense, il restait immobile, la gorge serrée, ne sachant que pousser des gémissements étouffés.

Désespéré, il abandonna son poste de mandarin, érigea un tombeau près du mont Don et s’enferma dans un petit pavillon. La maison se trouvait près de la berge, à un endroit du fleuve où l’eau tournoyait en un gouffre profond. Trinh avait l’habitude de monter à l’étage pour contempler le paysage. Souvent, il voyait un vieillard avec un sac de couleur rouge clair partir le matin et revenir le soir. «Que c’est étrange! pensait-il. Dans ces parages, il n’y a ni hameau ni village. Où donc ce vieillard pourrait-il aller ?».

Rencontre avec un vieillard

Trinh fouilla la région et ne trouva qu’un blanc de sable uni, dépourvu de tout abri humain, avec çà et là quelques touffes de roseaux frémissant à la surface des eaux. Intrigué, il poursuivit ses recherches et trouva enfin le vieillard en train de pratiquer l’art divinatoire au Marché du Su. Trinh l’observa et trouva que son visage émacié reflétait néanmoins beaucoup de lucidité. Il pensa que celui-ci devait être un lettré retiré du monde, sinon un Saint parvenu à l’Illumination ou un Immortel aimant les voyages pour contempler la nature.

Trinh entra en relation avec ce vieillard. Chaque jour, il l’invitait chez lui pour le festoyer et tous les deux passaient ensemble de bons moments. Le vieillard semblait ému par la générosité de Trinh, mais jamais il ne consentait à dévoiler son identité. Interrogé, il ne faisait que rire, ce qui intriguait davantage Trinh.

Un jour, Trinh se leva bien avant la pointe du jour, se cacha dans les roseaux et resta aux aguets. Dans la brume matinale jetant un voile opaque sur toute la nature, il vit le vieillard émerger lentement des eaux. Il courut au-devant de lui et se prosterna. Le vieillard dit en riant :

- Je vois que vous cherchez à m’épier! Puisque vous avez pu pénétrer mon secret, je ne vous le cache plus. Je suis le marquis Dragon blanc. En cette année de sécheresse, j’ai du loisir pour me promener. Si l’Empereur du Ciel décrète la pluie, je n’aurai plus le temps de dire la bonne aventure aux hommes du monde terrestre.

Huu Ngoc/CVN
(à suivre)

(1) Terme littéraire pour désigner le domaine sous les eaux. Les nuages sont considérés comme inséparables de l’eau dont ils naissent.
(2) Monter le dragon : avoir un mari de valeur
(3) Ruban qui attend un nœud, symbole de l’amour, union de deux cœurs.





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