09/03/2013 22:06
Dans les numéros 9 et 10-2012, Le Courrier du Vietnam a publié l’article «Monsieur le Paresseux, lettre ouverte à mon ami Huu Ngoc». La revue allemande Vietnam Karier (N°1-2012) a republié cette lettre, traduite en allemand parmi d’autres articles sur Monsieur le Paresseux.


Hai Thuong Lan Ông ou Monsieur le Paresseux.
Photo : CTV/CVN

Il existe à Hanoi depuis une vingtaine d’années, un club qui prend comme nom le lieu d’origine de Monsieur le Paresseux, Hai Thuong Lan Ông. Ce club réunit une trentaine de médecins à la retraite, amoureux de la poésie. Il publie tous les quatre ans, un recueil de poèmes de leur cru, y compris des poèmes traduits de l’étranger. Les comptes-rendus des réunions régulières sont publiés dans un bulletin qui parait tous les deux mois. Une rue de Hanoi spécialisée dans le commerce des médicaments traditionnels porte le nom de Lan Ông (Monsieur le Paresseux). Ces quelques informations montrent l’actualité de Monsieur le Paresseux, d’autant plus que depuis la Révolution de 1945 qui avait redonné l’indépendance au pays, Hô Chi Minh n’avait cessé de promouvoir la médecine traditionnelle. À l’heure actuelle, les deux médecines, orientale et occidentale se développent parallèlement. Et le grand patron de notre médecine traditionnelle est Monsieur le Paresseux.

Un des fondateurs de la médecine nationale


Lan Ông (Monsieur le Paresseux) ou Hai Thuong Lan Ông (Monsieur le Paresseux de Hai Thuong) est le pseudonyme de Lê Huu Trac (1720-1791). Fils d’un vice-ministre, il fait de brillantes études qui lui valent le titre de Docteur ès Humanités aux concours mandarinaux. Mais il débute dans la carrière des armes qu’il ne tarde pas à abandonner. Dégoûté du spectacle des guerres civiles, des atrocités, des troubles et des hypocrites d’une période de sécession nationale marquée par des rivalités shogounales, il fuit les hommes et se réfugie dans les montagnes de sa province natale pour soigner les malades pauvres.

En tant que l’un des fondateurs de la médecine nationale, il a rédigé un volumineux Traité des connaissances médicales de Hai Thuong (Y tông tâm linh), de soixante-six fascicules et une Relation d’un voyage à la capitale (Thuong kinh ky su).
Dans sa seconde œuvre, l’auteur raconte ce qu’il a vu dans la capitale quand, arraché dans sa retraite, il devait s’y rendre pour soigner le petit prince Trinh Can, héritier dynastique. Il y a dressé un portrait de la vie luxueuse et oisive de la noblesse ainsi qu’un tableau réaliste de la capitale.

Il nous fait part aussi de ses efforts pour se tenir à l’écart du chemin des honneurs et se consacrer à l’art médical. Pourquoi Lê Huu Trac a-t-il adopté comme pseudonyme Lan ông (Monsieur le Paresseux) ? Sans doute, il a dû concilier deux attitudes opposées et propres à l’ancien lettre : l’engagement confucéen social et le détachement bouddhique-taoïste. Il choisit la médecine pour payer sa dette sociale et aussi pour pratiquer la miséricorde bouddhique, se libère des tracas du monde de l’éphémère et pour chercher la joie dans la nature, la poésie et l’amitié. Cette recherche du «loisir» fait penser à l’otium d’Horace qui relève de la culture occidentale individualiste.

Deux romans d’Yveline Féray sur le Vietnam

L’ouvrage sur Hai Thuong Lan Ông de la romancière française Yveline Féray a été traduit en vietnamien.
Photo : CTV/CVN

Yveline Féray a choisi l’épisode du voyage du Sage à la capitale pour bâtir son ouvrage Monsieur le Paresseux sur Lan ông et son époque. C’est son deuxième roman historique sur le Vietnam. Le premier, Dix mille printemps sur l’éminent homme politique stratège et écrivain humaniste du XVe siècle Nguyên Trai, est une vraie réussie. Monsieur le Paresseux, qui a coûté à Yveline Féray dix ans de labeur, fait revivre Lê Huu Trac et le dramatique XVIIIe siècle vietnamien. Son succès de librairie lui a valu une réédition en format poche en 2012.

À cette occasion, j’ai demandé à Janine Gillon, professeur de lettres à Paris, de donner en tant qu’Occidentale, son appréciation sur cette œuvre. J’avais écrit il y a dix ans un article lors de la première édition, en tant que lecteur vietnamien. Ce qui explique le pourquoi de sa lettre ouverte : J. Gillon y rend hommage au grand talent de la romancière qui a réalisé un tour de force littéraire : «sa fiction permet d’approcher la vérité historique, mieux que le livre d’histoire ou le témoignage».

Elle a souligné en particulier l’actualité du message de Monsieur le Paresseux concernant le choc culturel Orient-Occident au Vietnam : la modernisation, c'est-à-dire l’occidentalisation risqueraient de démolir son identité culturelle. La rencontre de Lê Huu Trac avec un chirurgien occidental est typique à cet égard :

Gillon raconte :

«Lê Huu Trac, qui n’hésite pas à fustiger l’incompétence des membres du Collège médical, accueille avec enthousiasme la proposition d’être confronté aux médecins occidentaux : ce savoir inconnu et obscur d’Occident le fascine, car c’est un homme toujours à la recherche de voies nouvelles (un homme d’ouverture en somme). Mais Lan ông est aussi, un homme sage et prudent ; il refusera pour son jeune patient, la médecine sanglante, non par religiosité ou par peur de l’inconnu, mais parce qu’il est convaincu qu’avec l’intervention proposée par le chirurgien français, le petit Prince perdrait le peu d’énergie primordiale qui lui reste : - Vous pliez, Monsieur le Chirurgien, la médecine à l’usage de vos instruments ! conclut-il. Et la justification de son refus, d’une modernité étonnante, laisse abasourdi le grand médecin de l’Ouest. Et c’est ainsi que Lan ông nous dit qu’il est sage, voire vital, de résister parfois à la tentation de l’Occident».

Gillon poursuit :

«Un siècle plus tard, il y aura une autre pénétration de l’Occident, elle sera française, armée, et conquérante, elle se terminera comme nous savons. Mais elle provoquera la juste révolte et deux terribles guerres. Il faudra encore presque un siècle pour que le Vietnam retrouve son indépendance et son intégrité.

Mais n’y a-t-il pas aujourd’hui, avec la mondialisation, une troisième vague de pénétration de l’Occident au Vietnam ? Certes, elle n’est pas armée, elle est parfois fort séduisante, mais elle n’en constitue pas moins une menace violente, pour un pays jeune et affaibli par les guerres. La séduction d’ailleurs, est une arme dangereuse : Yveline Féray le souligne, lorsque derrière le rideau, elle fait dire au Seigneur Trinh : - ce qui fait la force subversive de tous ces occidentaux qui viennent au Sud (…) ils apprennent notre langue, nos mœurs, nos coutumes et nos religions pour mieux gouverner nos esprits. C’est un cas redouté en stratégie.

Le propos d’Yveline Féray est donc et aussi d’une étonnante actualité et il concerne particulièrement les jeunes, ceux qui sont nés après le Dôi moi (Renouveau) et qui n’ont connu ni la révolution, ni les guerres…On ne saurait trop leur recommander de lire +Monsieur le Paresseux+ pour y trouver les trésors de tolérance et de sagesse dont leurs aïeux ont fait preuve. Ils comprendront alors que leur pays a souvent été une proie convoitée, que depuis la nuit des temps, il a forcé l’admiration et le respect de bien des puissances. Et ils ne le laisseront pas réduire, à l’image d’Epinal (
dont le monde se satisfait et dont on les abreuve) d’un «petit peuple courageux aux pieds nus qui vaincu la plus puissante armée du monde».

Le Vietnam a une longue histoire, secouée par de violentes luttes intestines ; les jeunes Vietnamiens étudient cette histoire à l’école, mais, en découvrir une partie à travers un roman occidental, sera pour eux, une grande leçon d’histoire, mais aussi une belle aventure et rien que du bonheur, du bonheur, du bonheur !»

Monsieur le Paresseux, le grand patron de notre médecine traditionnelle.


Mon ami Guenter Giesenfeld, grand spécialiste de l’histoire du cinéma, connaît bien l’histoire du Vietnam pour avoir écrit une Histoire de Vietnam en allemand. La vie et l’œuvre de Hai Thuong Lan Ông le fascinent. Il a traduit l’article de J. Gillon (Paris) «Monsieur le Paresseux, lettre ouverte à Huu Ngoc» publié dans Le Courrier du Vietnam pour le présenter parmi d’autres textes sur l’éminent médecin Lan Ông (de son vrai nom Lê Huu Trac, 1720-1791) dans la revue Vietnam Kurier de Duesseldorf.

G. Giesefeld estime que Lê Huu Trac (Monsieur le Paresseux) par son savoir encyclopédique et son humanisme, pourrait figurer dans la lignée des Lumières (AuFKlacrang) du XVIIIe siècle occidental. Le roman d’Yveline Féray Monsieur le Paresseux fait revivre Lê Huu Trac et son époque et soulève des problèmes toujours actuels : la rencontre Orient-Occident et l’éthique médicale.

Hai Thuong Lan Ông ne considère pas la médecine comme une carrière comme les autres mais «un art humanitaire» : Giesenfeld juge que les principes de déontologie médicale formulés par Monsieur le Paresseux restent valables en ce temps où la médecine moderne tend à faire des hôpitaux des usines pour le traitement des malades et non des asiles pour soigner les hommes malades, corps et âme.

Le «Serment d’Hippocrate vietnamien»

Ci-dessous sont les règles de déontologie médicale conçues par Monsieur le Paresseux Lê Huu Trac, l’équivalent vietnamien du Serment d’Hippocrate :

-Quand il est sollicité par plusieurs malades à la fois, le médecin doit se baser sur l’urgence des cas pour décider de la priorité de ses visites. Quand il s’agit de l’ordre des visites et du choix des médicaments, il ne doit pas faire de distinction entre les riches et les pauvres, les puissants et les faibles. Si sur ce point, on n’y met pas tout son cœur, comment espérer faire jouer à plein la science médicale ?

- Pour éviter tout soupçon, l’examen d’une femme, d’une veuve, d’une bonzesse, doit être fait en compagnie d’une tierce personne. Même en présence des cantatrices professionnelles (1), il faut garder un cœur pur, les considérer comme des jeunes filles de bonne famille ; fuyez toute grivoiserie pour ne pas compromettre votre réputation et vous laisser entraîner à la luxure.

- Sauver son prochain doit être le souci majeur du médecin. Il ne doit pas s’adonner aux plaisirs comme excursionner tout en s’enivrant. Si, en son absence, on vient le chercher pour un cas sévère, il décevra l’attente du patient, lui faisant courir un danger de mort. C’est pourquoi, le médecin doit bien se pénétrer de l’essentiel de sa mission. Face à un cas grave, c’est bien de vouloir déployer tous ses efforts pour le guérir ; il est cependant utile de dire la vérité aux parents du malade avant de commencer le traitement. Il faut dépenser jusqu’au dernier sou l’argent confié (pour les médicaments). De cette façon, si le remède s’avère efficace, on comprendra (la pureté de) vos intentions ; dans le cas contraire, on ne vous en voudra pas et ne nourrira aucun soupçon à votre égard. Vous n’aurez pas à rougir de vous-même.

- Envers vos collègues, soyez modeste, poli, plein de prévenance, évitez toute attitude de mépris et d’arrogance. Respectez ceux qui sont âgés, considérez ceux qui sont cultivés comme des maîtres, ne rivalisez pas avec les orgueilleux ; aidez ceux qui vous sont inférieurs. Avec un cœur sincère et de solides vertus, le bonheur vous sera accordé.

- Prêtez une attention particulière aux familles nécessiteuses, aux veuves, aux orphelins. Les riches ne manquent guère de médecins, les gens pauvres n’ont pas de moyens pour inviter de bons thérapeutes. Pourquoi hésiterions-nous à ouvrir notre cœur un instant pour sauver toute une vie aux pauvres. Aux fils pieux et aux brus exemplaires qui ont contracté des maladies par suite de leur indigence, donnez ; en dehors des médicaments, une aide matérielle dans la mesure de vos moyens. Car, privés de nourriture, les malades même bien traités ne peuvent survivre. Ayant reçu du Ciel la mission médicale, on doit soigner la vie d’autrui dans sa totalité pour être digne de pratiquer un «art humain». Toute compassion pour les voyous et les débauchés devenus malades par suite de leur luxure est inutile.

La rue Lan Ông, en plein cœur de la capitale, où sont vendues des médicaments à base des plantes médicinales. Photo : Bùi Phuong/CVN


La médecine, une noble profession

- Ne misez pas sur les cadeaux et festivités offerts par les malades que vous avez guéris. Les cadeaux nous lient. D’autant plus que les riches et les puissants sont capricieux dans leurs joies et leurs colères ; la gloriole qu’ils vous dispensent se paie souvent par des humiliations. Complaire aux autres dans un but intéressé n’entraîne que des ennuis. La médecine est une noble profession, le médecin doit garder une âme élevée.

- Méditant sur ces préceptes laissés par les sages du passé (2), préceptes qui enseignent l’humanité, la miséricorde, la compassion, je trouve qu’ils sont complets et bien conçus. La médecine, dans son essence, est un moyen pour mettre en pratique la vertu d’humanité. Elle cherche à préserver la vie humaine, elle nous fait partager les joies et les peines d’autrui ; sa mission consiste à sauver les hommes, sans rechercher aucun intérêt, aucune gloire.

- Il n’est pas rare de trouver aujourd’hui des médecins qui recourent aux mensonges et aux ruses pour ramasser des patients atteints de maladies très graves, de ceux qui viennent les appeler pendant la nuit ou en plein orage. Devant des cas bénins, ils affirment qu’ils sont bien graves ; des cas passablement graves, ils en font des cas désespérés. Un tel trafic est franchement malhonnête. Que dire des médecins qui remuent ciel et terre quand ils soignent les riches, dans l’espoir d’en tirer profit, tandis qu’ils traitent avec froideur ceux qui habitent les chaumières, les abandonnant à leur mal ?

Hélas ! si l’on transforme un «art humain» en un art de fourberie et de brigandage et qu’on marchande les «sentiments humains», les vivants vous font des reproches, les morts vous couvrent de malédiction, l’opinion ne vous pardonne pas. J’ai depuis longtemps renoncé à briguer les honneurs pour laisser mon âme errer au gré des flots et des nuages. Les anciens disaient : «Si l’on ne peut être un bon ministre, il ne faut pas manquer l’occasion de devenir un bon médecin».

Aussi me suis-je engagé avec moi-même à déployer tous mes efforts pour faire ce qui mérite d’être fait, à approfondir les métier de sauver le plus grand nombre de gens possible dans le malheurs, pour n’avoir pas à rougir de moi-même quand je regarde le ciel étoilé et la terre immense. Cependant, dans l’exercice de mon art, en dehors des cas désespérés qui ressortent du destin, il m’est arrivé de devoir assister, impuissant, à l’évolution des maladies jugées encore guérissables. Tant qu’on n’a pas déployé tous ses efforts, on ne mérite pas la confiance des gens ; pourtant, face à de telles circonstances, je n’ai su que pousser de vains soupirs, me recommandant au Ciel.

Maître Viêt (3) disait : «Apprécier l’argent plus que l’homme, c’est la deuxième raison qui explique souvent l’échec d’un médecin. L’insuffisance de nourriture et de vêtements (chez le malade) est la troisième». Si les autres apprécient l’argent, donnons la priorité à l’homme, - si le malade manque du nécessaire, venons à son aide ; agissant ainsi, nous pourrons guérir bien des cas. Hélas ! Comme il est difficile d’être à la fois riche en argent et riche de cœur ! Tant que l’argent et les capacités physiques ne dépendent pas de lui, le médecin ne peut donner que la moitié de sa mesure.

Extrait de la préface du «Traité des connaissances médicales » (Y tông tâm linh).

Huu Ngoc/CVN


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(1) Comparables aux geishas au Japon, elles étaient très mal considérées dans l’ancienne société.
(2) Les préceptes suscités sont tirés d’anciens traités de médecine.
(3) Bien Thuoc : Tan Viet Nhan, célèbre médecin chinois de la période de Tchouentsieue : 770-475 av.J.-C.


 

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