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Dans la tradition populaire, nombre de Vietnamiens identifient le mot Duyên avec le sort, la prédestination voulue par le Ciel ou Bouddha, ce qu’on appelle communément hasard, chance.
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Autrefois, on pensait que le mariage était prédestiné.
Photo: CTV/CVN

Pour comprendre l’état d’esprit, les aspirations d’une certaine couche sociale à une époque déterminée, on pourrait les cerner à travers les motifs de décoration d’objets de la vie quotidienne.

Trois génies de l’Abondance

Je me rappelle qu’au temps de la colonisation française, beaucoup de familles plus ou moins aisées de Hanoï plaçaient sur le bahut longitudinal classique (tu chè = armoire pour service à thé) de leur salon trois figurines en porcelaine représentant les Trois Génies de l’Abondance (Tam Da): Bonheur (Phúc), Richesse ou Prébendes (Lôc) et Longévité (Tho).

Les gens de condition modeste clouaient au mur les images des Trois Abondances imprimées à Shanghai ou coloriées à la main par des imagiers de l’ancienne rue des Tam-tams. Les temples et pagodes employaient souvent comme motifs de décoration les idéogrammes sino-vietnamiens Longévité (Tho), parfois Bonheur (Phúc), ou Richesse (Lôc). Ces trois caractères qui résument le summum de jouissances matérielles de l’homme étaient gravés sur des bibelots et des bijoux en or, en argent, en ivoire, en corne de buffle, sur les meubles de luxe, calligraphiés sur du papier, brodés sur des mouchoirs, des costumes d’apparat…

L’idéogramme Phúc était le plus répandu parce qu’il avait le contenu le plus complet. Et comme le terme chinois Phúc prononcé fu a comme homonyme le mot "chauve-souris", on gravait, dessinait, brodait la chauve-souris comme emblème du bonheur.

À travers le temps, la notion Phúc avait fini par revêtir une teinte morale et religieuse, sous l’influence du confucianisme et du bouddhisme. Avec les croyances populaires, le bonheur était devenu un don accordé par le Ciel, Bouddha ou les ancêtres aux gens vertueux. De là les expressions et dictons: phúc âm = bonheur hérité des ancêtres (vertueux), phúc duc = bonheur et vertu, o hiên gap lành = qui se conduit bien rencontre le bonheur, làm phúc = faire du phúc dans le sens de faire du bien, acte de charité - connotation bouddhique.

Dans la tradition populaire, nombre de Vietnamiens identifient le "Duyên" avec le sort, la prédestination voulue par le Ciel ou Bouddha.
Photo: VNA/CVN

Au cours des années de guerre (1946-1975) et de la première décennie de l’après-guerre, les gens vivaient dans une telle instabilité et souvent dans un tel dénuement qu’on ne songeait pas à se parer ni à orner sa maison. Ces besoins ne se sont fait sentir qu’avec le mieux-être apporté par la politique de Renouveau, à partir des années 1990. Les idéogrammes décoratifs se sont faits de plus en plus nombreux dans les bazars et merceries du Vieux quartier de la ville. À commencer par les caractères Lôc, Tho et surtout Phúc, en partie pour répondre aux demandes des touristes en mal d’exotisme.

Mais richesse et honneurs se font attendre, le bien-être matériel n’aboutit pas nécessairement au bonheur. Face aux bouleversements sociaux et à la corruption des mœurs causés par l’adoption de l’économie de marché, la soif de valeurs morales et spirituelles se fait jour, d’où l’adoption des idéogrammes Duc (Vertu), Tâm (Cœur) et Nhân (Patience, résignation).

Loi de la causalité

Je proposerais l’introduction d’un autre idéogramme, Duyên, qui signifie cause, causalité (nhân duyên = causalité, d’où nhân qua = relation cause-effect). Ce caractère pourrait être appliqué à l’individu et à la société, à l’homme et à l’univers. La science moderne ne cherche pas seulement les causes (antécédents d’un phénomène), mais surtout les lois (rapports constants entre les phénomènes). La relation de la cause à l’effet qu’elle produit reste une loi (tout phénomène a une cause, dite efficiente). Mais le déterminisme absolu ne peut tenir devant la mécanique quantique, la relativité d’Einstein, l’inconscient de Freud. En admettant un déterminisme statistique, on ne peut nier le hasard que pratiquement on ne peut prévoir. Mais laissons de côté les discussions éternelles sur nécessité et contingence, liberté et nécessité.

Pour le bouddhisme, tout obéit au principe de causalité: tout naît (sinh), demeure (truc), s’abîme (hoai) ou se différencie (di) et s’annihile (diêt). Le concept nhân duyên (nhân = cause interne, duyên = ambiance, conditions externes permettant l’action de cette cause) l’explique. Par exemple, la graine est le nhân de la plante de riz; la terre et l’eau, la lumière, la technique… en sont le duyên. Ce lien cause-ambiance représente l’ensemble des rapports dialectiques qui lient les choses dans l’espace et dans le temps, quelles que soient leurs dimensions: une graine de moutarde paraît minime, mais tout l’univers participe à sa création et elle contribue à la création du Soleil, de la Lune, et de l’univers… Chaque chose agit sur toutes les autres à travers une chaîne de maillons (Duyên): c’est ainsi qu’un papillon battant légèrement ses ailes à Pékin pourrait produire une tempête de neige en Sibérie.

Dans la tradition populaire, nombre de Vietnamiens identifient le Duyên avec le sort, la prédestination voulue par le Ciel ou Bouddha, ce qu’on appelle communément hasard, chance. Cela concerne les cas d’accidents fatals, d’événements imprévus qui déterminent le choix d’une carrière, le succès ou l’échec, d’une entreprise et surtout des rencontres entre hommes et femmes qui conduisent à l’amour ou au mariage. On relève dans le Kiêu, chef-d’œuvre national, 43 fois le mot Duyên. Citons pour terminer quelques locutions employant le mot Duyên: duyên gioi dua lai (mariage accordé par le Ciel), duyên hâm hiu (hymen gâté), cá nuoc duyên ua (mariage heureux comme le poisson dans l’eau), kêt duyên (lier deux existences par le mariage), tiên duyên tuc dê (hymen conclu dans une existence antérieure et racine antérieure, conception bouddhique).

Huu Ngoc/CVN
(Septembre 2005)
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