19/03/2018 08:51
"Posez-moi si possible une question en français, sinon je cours le risque d'être critiqué", réclamait récemment Bruno Le Maire, dans un anglais impeccable, lors d'une conférence de presse aux côtés d'industriels de l'acier européens à Bruxelles.
>>Le président Macron doit présenter une "nouvelle francophonie"

Le siège de la Commission européenne à Bruxelles, le 14 mars.
Photo : AFP/VNA/CVN

Une seule main s'est alors levée, et le journaliste a interrogé le ministre français de l'Économie en... anglais. Car si la perspective du Brexit a pu faire croire à un affaiblissement de la langue de Shakespeare, ou plutôt du "globish" qui tient lieu désormais de lingua franca, au sein des institutions de l'UE, force est de déchanter.

"Ces 20 dernières années, l'anglais est devenu complètement dominant. De toute façon, le français ne va pas remplacer l'anglais", assure Nicolas Veyron, un économiste de la place de Bruxelles qui, bien que Français, passe le plus clair de son temps à parler anglais.

Le temps paraît loin, en effet, quand la "Bulle" européenne - le milieu des eurocrates et les médias internationaux qui couvrent l'actualité de l'UE - résonnait français dans les couloirs. "Le recul du français est une Bérézina", estime Jean Quatremer, le correspondant de Libération, vétéran de toutes les batailles bruxelloises depuis 1990. "Si le français a reculé aussi rapidement, c'est parce que dans les institutions, le fonctionnaire européen français est tellement fier de montrer qu'il parle anglais qu'il en oublie de défendre sa langue", accuse ce militant assidu de la francophonie.

"Rêve utopique"

"Il y a eu une époque où tout le monde, commissaires, porte-paroles, journalistes, parlait le français à Bruxelles. Même Boris Johnson", l'actuel chef de la diplomatie britannique, alors correspondant du Daily Telegraph, témoigne son collègue Christian Spillmann dont le premier séjour bruxellois remonte à 1991.

"Aujourd'hui, ce n'est plus le cas. Le français n'est plus une obligation pour les nominations. Plusieurs commissaires ne le parlent pas et les correspondants de nombreux grands médias ne le comprennent pas", observe-t-il.

Carte mondiale des États membres, observateurs et associés à l'organisation internationale de la francophonie. Photo : AFP/VNA/CVN

Le grand chamboulement est survenu à partir de 2004 lorsque l'Union européenne s'est élargie aux nations de l'ancien Pacte de Varsovie. "On a vu arriver tous ces nouveaux visages. Personne ne parlait français", se souvient Karen Massin, une lobbyiste française, qui a débuté sa carrière dans la fonction publique européenne à ce moment là. "Ce fut le véritable virage et le monde professionnel de l'UE a totalement basculé dans l'anglais", raconte-t-elle. "Pour moi, militer pour la francophonie revient à revivre un beau rêve du passé. Tout comme le Commonwealth, c'est une belle idée mais utopique", opine la lobbyiste. Mardi 20 mars, le président Emmanuel Macron doit pourtant annoncer un "plan d'ensemble pour le français et le plurilinguisme" à l'occasion de la Journée annuelle de la Francophonie.

"Anglais abâtardi"

La langue française n'a pas disparu du quartier Schuman, siège de la Commission, du Conseil et du Parlement européens, au cœur de la capitale (très majoritairement francophone) de la Belgique.

Au moins 80% des quelques 30.000 fonctionnaires européens parlent le français comme leur première, deuxième ou troisième langue, souligne-t-on à la Commission. C'est la deuxième langue la plus usitée au Berlaymont, le bâtiment de l'exécutif européen, alors que l'UE compte 24 langues officielles.  Et le patron de la Commission, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, de double culture franco-allemande, se plaît à discourir dans la langue de Molière en public.

"J'ai toujours été surpris par une chose. Lorsque je reçois quelqu'un qui vient d'un pays francophone, on me parle toujours anglais. C'est la mode d'aujourd'hui. Moi, personnellement, j'aime le français", avouait-il devant le Parlement de Roumanie (pays membre de la francophonie) en mai 2017.

Si le français n'est plus indispensable, admet Nicolas Veyron, s'en servir "enrichit la conversation et apporte du sens supplémentaire, de la nuance à la discussion".  Certes, relève une ex-fonctionnaire européenne, redevenue diplomate pour son pays, mais "la vraie différence est que les textes juridiques sont maintenant presque tous en anglais". Et de s'en féliciter.

Attention aux "catastrophes", réplique Jean Quatremer qui fustige "l'anglais abâtardi" prévalant dans les salles de presse et au sein des institutions. "Il suffit d'une personne qui ne parle pas francais pour que tout le monde par courtoisie passe à l'anglais", constate-t-il. "Mais quand on rédige un texte juridique entre des gens dont aucun ne parle l'anglais à la maison, comment croyez-vous que ces gens vont négocier avec la précision nécessaire des mots ?"

AFP/VNA/CVN


 
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