10/09/2016 08:04
Les Vietnamiens attendent avec impatience l’arrivée de l’automne qui délivre des canicules de l’été. Mais, seul le Nord connaît un vrai automne. Quelques pensées sur cette saison d’un nonagénaire hanoïen.
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Aujourd’hui, les jeunes accueillent l’automne à leur manière. Ils sont loin d’avoir la mentalité de leurs grands-pères, pour qui l’automne était la saison de la mélancolie, de la séparation, de la nostalgie et du deuil. Pourraient-ils encore goûter Vent d’automne du poète Tan Dà, la chanson Gouttes de pluie d’automne de Dang Thê Phong, ou bien Larmes d’automne de la poétesse Tuong Phô ?

Dans les premières décennies du XXe siècle, parallèlement à la poésie patriotique se développe un courant qui répond à un certain individualisme introduit par la culture française, c’est-à-dire occidentale. La petite bourgeoisie impuissante à secouer le joug colonial et social recherche l’évasion dans le rêve et l’expression des sentiments personnels. La poésie chante une vague tristesse, les amours enfuies comme les feuilles d’automne. Les larmes coulent abondamment dans les vers à la manière de Lamartine, un siècle après son fameux poème Le Lac. Comme le confucianisme refoulait tout épanchement lyrique, ces poèmes, qui peuvent nous paraître aujourd’hui quelque peu désuets, semblaient singulièrement modernes pour l’époque.

Une fille hanoïenne sous la couleur du soleil de l’automne. CTV/CVN

Les vers tristes d’une veuve

Je pourrais citer comme exemple ceux de Tuong Phô, une des premières femmes de lettres modernes du Vietnam. De son vrai nom Dô Thi Dam, elle est née en 1900 à Thât Khê (province de Lang Son) dans les montagnes du Nord. Elle est célèbre par ses Larmes d’automne (Khuc thu hân), mélange de prose rythmée et de poésie écrit en 1923, publié en 1928 dans la revue Nam Phong. Elle y pleure son mari sur un ton romantique, mêlant ses regrets douloureux au sentiment que lui inspire l’automne. Ci-dessous, un extrait de cette œuvre qui a fait pleurer une génération :
«Tu es parti au seuil de l’automne, cette année-là
L’automne est revenu et toi, point ne reviens
Tu es parti, parti, et point n’est revenu
Et l’automne me trouve, transie de ma tristesse
Ton cœur s’en est allé avec eaux et nuages
À qui puis-je désormais confier ma peine
L’immensité du Ciel et de la Terre
Garde à tout jamais notre regret d’amour
La douleur a, pour toi, déchiré mes entrailles
Par toi, au fil des jours et des mois
Le chagrin noue un écheveau sans fin
L’automne passé, j’ai pleuré
Je pleure cet automne encore
Au long des automnes perdus
En mes larmes, je vieillirai
Amie des jours enfuis, derrière les monts tu es parti

Où sont les images d’antan ?
Tristes monts, eaux glacées
Herbes et fleurs se meurent
Douleur poignante des adieux,
Nuages du soir, vent du matin
L’amour languit dans le désert de nuits sans fin
Vents, pluie, cœur en détresse
Quelle aiguille et quel fil pourront jamais
Redonner vie au cœur brisé.
La tristesse s’accroît quand l’automne revient
La pluie tombe - larmes des amants séparés
Les pleurs glissent
Les flancs verts des forêts, à perte de vue
Se mêlent d’or
Sous la bise d’automne qui plie les roseaux
Lacs et monts désolés, arbres, herbes s’éteignent
La brume sur la terre s’étend à l’horizon
À l’infini, glisse sur mille lieues, les routes de la vie
Celui qui sur les pas d’une vie se retourne
A le cœur étreint de douleur
».

Ce poème que Tuong Phô offre, à travers ses larmes, à son mari, rejoint ceux qu’adresse à sa femme, à la même époque, le poète classique Dông Hô. Au-delà des liens conjugaux seuls permis par le confucianisme, ils annoncent les amours de tous les amants.

Le lac Hoàn Kiêm en automne. Photo : Anh Tuân/CVN

L’automne hanoïen : la tristesse et la joie

L’automne hanoïen s’annonce par des jours plus cléments qui jalonnent la fin d’août et de légers souffles de vent sec et frais dits gió heo may. Timide et plus modeste qu’en Europe, il séduit par son charme discret, surtout en septembre et octobre : ciel d’un bleu limpide, lumière blonde, lotus mourant dans les mares, brume matinale qui estompe les fines silhouettes des saules pleureurs au bord du lac Hoàn Kiêm (Lac de l’Épée restituée). La plupart des arbres gardent leur verdure, mais il y a aussi des feuilles mortes qui jonchent le sol. L’automne hanoïen suscite deux états d’âme : la tristesse et la joie. Il est mélancolique comme en Occident.
Le 15e jour de la 7e lune est notre Jour des Morts : on célèbre une cérémonie pour l’absolution des âmes errantes. Notre plus grand poète, Nguyên Du (1765-1820), soupire :
«En cette 7e lune, la pluie sans fin, sanglote.
Des haleines glaciales pénètrent les ossements desséchés.
O tristesse désolante d’un soir d’automne !»
Le lettré satirique Nguyên Khuyên (1835-1909), quant à lui, a peint l’automne en esthète, dans de petits poèmes genre «encre de Chine» :
«Une mare automnale morne et froide
Sur l’onde limpide, mon petit sampan tout menu.
Une fine brise ride l’eau turquoise.
La feuille jaunie sous le vent sans bruit plane et file
...»

L’automne, image de la solitude, de la séparation, des adieux et de l’amour déçu, est aussi au Vietnam la saison des gourmets, du mariage et de la Fête des enfants. Les fruits les plus savoureux mûrissent entre la 7e et la 9e lune : longanes, pamplemousses, bananes tiêu, kakis, prunes, plaquemines... Les tourterelles farcies de hâchis de porc mélangé avec du jeune riz pilé (côm) et des graines de lotus, ainsi que les bulots au gingembre font les délices des lettrés.

La lune d’automne, la plus pure et la plus brillante de l’année, est symbole de fécondité ; astre relevant du principe femelle (Yin), elle est la patronne de la femme, de la vie conjugale et du mariage. Elle abrite la Dame de la Lune (Bà Nguyêt) et le Vieux de la Lune (Nguyêt Lão) qui détiennent les fils de soie rouge liant les couples. Les mariages se célèbrent de préférence en automne pour bénéficier de leur bénédiction.

Huu Ngoc/CVN

 
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