08/08/2013 15:13
Des dizaines d’auteurs italiens percent chaque année dans la bande-dessinée française, souvent sans même rencontrer leurs scénaristes, un véritable filon pour les éditeurs franco-belges en quête d’illustrateurs.

Le dessinateur Saverio Tenuta et deux exemplaires de sa série La légende des nuées écarlates. Photo : AFP/VNA/CVN


On assiste à une Renaissance du «fumetto», BD en italien. Ils sont au moins 70 à travailler avec la France, selon Jakie Bougault, qui en a invité beaucoup pour des dédicaces dans sa librairie franco-italienne L’aventure, à Rome.

Parmi ces héritiers d’Hugo Pratt (Corto Maltese), Saverio Tenuta, 44 ans, a démarché lui-même les éditeurs français pour sa série La légende des nuées écarlates, une histoire de samouraïs et de loups, et a été accueilli aux Humanoïdes Associés, la maison de ses rêves.

«C’est la BD de mon enfance, j’ai grandi avec +Métal hurlant+, Dionnet, Druillet, Moebius...» raconte-t-il. Il a rencontré le succès «au-delà même de ce qu’il espérait» en France avant l’Italie, où les Nuées écarlates viennent seulement d’être publiées plusieurs années après.

Les dessinateurs italiens cherchent fortune ailleurs, en France ou auprès des super-héros américains, faute de débouchés. «Le marché italien est très florissant, les Italiens lisent beaucoup de +fumetti+, mais l’industrie locale n’est pas à la hauteur», ajoute Tenuta, cheveux longs et barbiche soignée. Elle est écartelée entre deux pôles, les éditions Bonelli, mère de la BD réaliste noir et blanc typiquement italienne avec des héros  comme le cow-boy Tex, et de l’autre Disney, de nombreux auteurs locaux reprenant Picsou (Zio Paperone) et Mickey (Topolino).

«Entre les deux, il n’y a rien, je ne savais pas trop ce que je pouvais faire en Italie», ajoute Lorenzo De Felici, dessinateur romain dont les premiers albums ont été publiés en France, «Drakka» (Ankama), une histoire moderne de vampires, avec un scénariste français installé en Italie, Frédéric Brrémaud (bien deux «r»).

Le jeune De Felici (30 ans) est «reconnaissant à la France, culturellement, de (lui) avoir permis de devenir vraiment auteur de BD. Avec les 150 planches de Drakka, j’ai énormément appris». Il a d’autres projets avec des éditeurs français qui rassurent les auteurs en versant des avances, contrairement aux petites entreprises italiennes vivant dans l’ombre des géants Bonelli et Disney.


Plus ancien dans le métier, Mauro De Luca (52 ans) a aussi publié ses premiers gros albums en France, après une dizaine d’années d’histoires courtes en Italie et d’illustrations dans la publicité. Il a été proposé aux éditeurs par une agence spécialisée, Red Whale, et s’est enfin lancé à plein temps avec les séries Sian Loriel (Le Lombard) ou Carthage (Soleil).

«Un peu moins chers»

Ces artistes nourrissent la BD franco-belge, qui résiste encore et toujours aux envahisseurs, à savoir les mangas japonais et les comics américains. «Il ne faut pas se le cacher, cela correspond aussi à une volonté de trouver des dessinateurs moins expérimentés donc un peu moins chers», explique Sylvain Cordurié, scénariste chez l’éditeur toulonnais Soleil, «mais quand ils deviennent des professionnels confirmés, les étrangers sont rémunérés l’équivalent des dessinateurs français.» Cordurié travaille beaucoup avec des dessinateurs italiens, comme Marco Santucci (La mandragore) ou Alessandro

Nespolino (Sherlock Holmes, Crime Alleys), dans la collection «1800», qui revisite les grands classiques du roman d’aventure britannique.

Cordurié, comme de nombreux autres scénaristes, n’a quelque fois jamais rencontré ses dessinateurs, les story-boards et planches sont échangés par Internet. «Je connais Marco Santucci par Skype, avec Alessandro Nespolino nous n’avons jamais dépassé le cadre des mails. Je le croiserai en octobre à un festival», raconte-t-il. «Dessinateur est déjà un métier solitaire, la relation humaine me manque», regrette Mauro De Luca, qui vit et travaille dans son atelier dans la campagne romaine. «Avec Benoît Attinost, le scénariste français de Sian Loriel, qui en plus est new-yorkais, on ne s’est même pas rencontré une seule fois!». Mais grâce à internet, le BD transfrontalière a de beaux jours devant elle.          

AFP/VNA/CVN


 

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