17/03/2018 05:33
Le Vietnamien possède un côté taquin qui le conduit parfois à considérer l'étranger comme un bizuth qui a tout à apprendre. Anecdotes savoureuses…
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L’aligot, une recette pour sauver la face.

Débarquer dans un pays, c'est arriver en terre inconnue, où il faut découvrir le plus vite possible les clefs pour comprendre les codes locaux et se faire accepter. Cependant, même lorsque l'on pense avoir réussi l'examen de passage et être admis à titre d'immigré permanent, on reste l'étranger, celui qui n'est pas du cru. On doit toujours faire ses preuves pour se montrer digne d'appartenir à la communauté ou du moins d'être reconnu comme "assimilé". Un bizutage permanent, en quelque sorte, dont je vous livre quelques morceaux choisis…

Face à la vitesse

C'est à la fin de ces vacances du Têt (Nouvelle Année lunaire) que j'ai eu droit à un test destiné à vérifier si le taux de testostérone du mâle occidental équivaut à celui du mâle vietnamien. Comme tous ceux qui, à l'occasion de la Nouvelle Année lunaire, se transforment en humains migrateurs, je revenais à la source, ou plutôt, j'accompagnais mon épouse dans cette remontée vers les ancêtres. Les miens et ceux qui leur ont succédé étant à une distance déraisonnable, c'est au quê (village natal) de mon épouse que nous allions fêter l'arrivée du Chien de Terre.

Retenu à Hanoï par mes activités professionnelles, je laissais ma famille prendre de l'avance pour les rejoindre quelques jours plus tard. C'est ainsi que ce soir de février, je me trouve sur le parvis de l'aéroport de Vinh, dans la province de Nghê An (Centre). Peu enclin à m'engager sur les routes vietnamiennes lorsqu'elles ne sont éclairées que par la lune et quelques étoiles qui tentent de percer à travers la brume, j'avais décidé de rester sur place et de rallier le lieu des festivités le lendemain matin.

Trouver un taxi qui me conduise à mon hôtel ne me prend que quelques minutes. Sous sa casquette, le chauffeur ne paie pas de mine. Hilare comme ils le sont tous quand je m'adresse à eux en vietnamien, il note mentalement l'adresse de l'hôtel, et met le moteur en route. Je croyais que Fangio avait rejoint les dieux de la route pour l'éternité. Erreur ! Il était revenu, rien que pour moi.

En quelques secondes, je passe de la condition d'être humain en déplacement automobile à celui de particules fourvoyées dans un cyclotron. Très vite, le paysage, à travers les vitres, a pris un aspect stroboscopique où les lumières des publicités lumineuses, des lampadaires, des feux de signalisation et des habitations se confondent en une ligne continue et clignotante qui semble me précipiter aux confins de l'univers.

La voiture est devenue une fusée sur roue, dont le klaxon semble bloqué sur "stridulation hurlante et continue". Notez que je n'ai pas à m'en plaindre, espérant même que le bruit infernal impressionne suffisamment tout obstacle mobile qui se trouverait devant nous, pour qu'il s'écarte de notre trajectoire ! Ajoutons à cela que le chauffeur, atteint de troubles obsessionnels compulsifs, passe son temps à se redresser et à réajuster sa casquette, lâchant ainsi le volant d'une main. Tout en jetant régulièrement un regard moqueur de mon côté pour estimer mon degré de déconfiture. Assis à côté de lui, je cramponne la poignée de l'habitacle, plus pour conserver une position stable que par crainte réelle.

Certes, rouler à plus de 100 km à l'heure dans une ville, à 08h00 du soir (si, si c'est vrai !), n'est pas chose courante au Vietnam. Mais au fond, ce n'est pas pire que doubler sans visibilité, prendre un sens interdit, zigzaguer entre les motos, frôler les piétons, tutoyer le pare-chocs du véhicule précédent et toutes ces petites manies qui font de la circulation routière une aventure à l'issue constamment incertaine.

D'ailleurs, j'affiche volontai-rement un visage neutre, me concentrant sur une respiration basse et ample. Je sais le jeu dangereux : si je ne montre pas que je suis un peu inquiet, mon testeur risque d'appuyer un peu plus sur le champignon. Mais la proximité relative de mon hôtel me permet d'échapper à cette surenchère, tout en sauvant la face ! J'ignore d'ailleurs quoi de la déception ou de l'admiration prend le pas chez mon espiègle chauffeur, quand je quitte le véhicule… En tout cas, j'espère ne pas le retrouver demain, pour faire la centaine de kilomètres qui me sépare de ceux qui me sont chers !

D'un plat à l'autre

Un autre test fréquent a pour sujet le rapport de l'Occidental à la viande de chien. Pas un chauffeur de taxi, pas un Vietnamien rencontré occasionnellement qui, après avoir su que j'habite au Vietnam depuis près de 15 ans, ne me demande si j'ai déjà mangé de la viande de chien.

Comme je dois à la vérité de répondre par la négative, j'ai souvent droit à des remarques narquoises ou à la fameuse question "Pourquoi ?",  qui sous-entend que les Occidentaux sont  des petites natures à la sensiblerie exacerbée et dont l'anthropomorphisme mal placé les empêche d'accéder au rang des vrais hommes.

Encore une histoire de testostérone ! Jusqu'au jour où j'ai trouvé la parade. À la question "Est-ce que vous mangez de la viande de chien ?", je retourne cette question : "Avez-vous déjà mangé de l'aligot ?".

Le terme n'existant pas en vietnamien, je le développe par khoai tây nghiên, phô mai, bo và toi, c'est-à-dire, comme tout bon auvergnat le sait, "purée de pommes de terre avec du fromage, de la crème, du beurre et de l'ail". Pourquoi l'aligot ?

Tout simplement parce que ce plat est tout aussi étranger au palais du Vietnamien que la viande de chien l'est au palais de l'Occidental !

Et, sans attendre la réponse à ma question, je décris avec force détail la recette en question en insistant sur l'aspect filandreux du fromage qui fond dans la purée crémeuse. J'oppose à la fermeté de la viande, l'onctuosité du plat aillé. J'essaie de faire passer dans le gosier la sensation de ce serpent de patates et de matières grasses qui se glisse lentement, au risque de frôler l'étouffement  à la moindre fausse route.

Après cela, on ne me pose plus la question fatidique, mieux on se prend à la regretter, en apprenant qu'il existe des personnes capables de manger quelque chose d'aussi indigeste que cette khoai tây nghiên, phô mai, bo và toi

… À taquin, taquin et demi !

Texte et photo : Gérard Bonnafont/CVN

 

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