01/06/2014 11:09
Toute effervescente qu’elle soit, la vie vietnamienne offre des moments paisibles où le temps semble être figé. Encore faut-il les mériter ! Petite promenade à l’heure où la ville s’éveille…

Le coq du voisin, programmé comme tous ses congénères pour réagir à l’apparition des premières lueurs du jour, vient de démontrer à tous ses rivaux potentiels qu’il possède un bel organe ! Ses «cocoricos» sont allés m’extirper de profonds rêves, coupant court à tout roman onirique. D’habitude, je voue aux gémonies ces infernaux volatiles qui prennent un malin plaisir à rappeler aux humains que le poulet rôti est excellent. Mais ce petit matin, je remercie le gallinacé de m’avoir réveillé…

Dernier moment calme avant une journée trépidante !


Seul au monde

En effet, ces derniers temps, j’ai pris quelques libertés avec mes séances de sculpture physique quotidiennes. Et ma généreuse nature a vite repris ses aises, m’en donnant un peu moins dans les chemises et pantalons. Autre signal d’alerte : les tapes filiales sur l’estomac paternel, accompagnées d’hilarants : «Bô béo quá !» (Papa est gros !), approuvés par d’inconvenants hochements de tête maternelle. Si je veux sauver la face, il me faut retrouver la ligne.

Sur la pointe des pieds, j’entreprends donc de me préparer pour une expédition matinale le long du fleuve Rouge. Expédition sans grands dangers, puisque le fleuve se trouve à une cinquantaine de mètres de mon «chez moi». Voilà pourquoi, en cette aurore de mai, je descends sur la pointe des pieds l’escalier domestique. Réflexe stupide, car si la préoccupation de ne pas éveiller ma famille, en évitant de faire grincer les marches, est honorable, elle n’en est pas moins inutile, car au Vietnam, les marches des escaliers intérieurs sont le plus souvent en béton ! Et, même si j’ai pris du poids, je suis quand même sous la côte d’alerte qui ferait craquer du marbre ! Il en est autrement de la porte pour laquelle je dois maîtriser les bruits métalliques des cadenas, grilles et autres accessoires de sécurité qui transforment chaque nuit notre entrée en ceinture de chasteté...

Enfin, dehors ! Le gris sale du jour naissant ne paraît pas chargé des masses sombres qui préfigurent les douches célestes. Au contraire, un liséré rose, que l’on distingue au loin, laisse espérer que l’azur viendra occuper l’espace, au fur et à mesure que le soleil poindra ses rayons. Nez au vent, chaussures au pied, et les mollets prêts à l’effort, je sors d’un pas rapide de ma ruelle...

Les maisons sont encore hermétiquement closes, ce qui laisse supposer que je suis le seul être humain éveillé dans le coin. En effet, notamment en période de forte chaleur, le premier réflexe du Vietnamien est d’ouvrir portes et fenêtres quand il se lève. Signal du retour à la vie sociale, mais aussi nécessité de faire entrer l’air frais des premières heures, et souci prosaïque de profiter de la lumière du jour plutôt que de celle de la compagnie d’électricité !

Mais, j’ai comme l’impression que les huis vont bientôt s’entrouvrir, car si les hommes dorment, les chiens veillent. Et je vérifie le fameux dicton : «Les chiens aboient, la caravane passe». En l’occurrence, les canidés du quartier s’intéressent de très près à la caravane à deux pattes qui passe devant chez eux, et le manifestent bruyamment...

J’accélère encore le pas, autant pour activer la perte calorique que pour tourner dans la première rue venue, afin d’échapper à d’éventuels regards de concitoyens furieux d’avoir été réveillés brutalement par un Tây (Occidental) trop matinal !

Encore quelques dizaines de mètres, et je suis sur la route qui longe le fleuve, ou plutôt qui longe les jardins le long du fleuve.

Du monde enfin

Pour ceux qui ne le sauraient pas encore, j’habite dans un ancien village de maraîchage et de plantations d’arbres fruitiers, qui a été avalé par la grande ville au fil des ans. Mais, bien que je sois à dix minutes en moto du Vieux quartier de Hanoi, je suis encore un peu à la campagne, car en bordure du grand fleuve, certains résistent en maintenant la tradition locale, notamment en cultivant des kumquats, ces arbres rituels de la fête du Têt. À l’époque de la floraison, c’est un spectacle à faire frémir un peintre et un parfumeur ! Les petites étoiles blanches, qui émaillent le vert profond des arbustes, paraissent des perles posées sur du velours, promesses d’abondance. Leur odeur capiteuse comme un parfum oriental qui m’accompagne me rappelle mon enfance, lorsque ma mère aromatisait les crêpes à l’eau de fleur d’oranger...

Entre madeleine (Pour ceux qui ne comprendraient pas l’allusion, lire Proust !) et ligne d’horizon, je poursuis ma course au centimètre. Je ne suis déjà plus seul ! Un énorme zébu, arrimé à un poteau, prend son petit déjeuner. Mâle imposant, doté de tous les attributs de sa race, et notamment d’une énorme bosse sur le dos, il me jette un regard placide et vaguement ironique. Il sait, lui, ce que s’économiser veut dire. Lui qui, dans une heure ou deux, commencera sa noria quotidienne, à charrier la glaise du fleuve, attelé à une charrette brinquebalante.

Pas besoin de se lever aux aurores pour s’évertuer à courir dans des rues vides ! Laissant le philosophe mammifère à ses occupations alimentaires, je salue d’un cordial «Chào anh !» (Bonjour !) un individu qui surgit devant moi, venant d’une ruelle adjacente. En fait, c’est le précurseur d’une troupe d’une dizaine de personnes, hommes et femmes, qui entament leur jogging quotidien. Sourires, hochements de tête, on se reconnaît, on s’encourage, et on se sépare, eux vers l’Ouest, moi vers l’Est.

Tout doucement, les rues prennent vie. Là, une courageuse qui nettoie le perron de sa maison à grands seaux d’eau que j’évite in extrémis. Ici, un homme qui promène son chien familier, encore vacillant sur ses pattes, mais qui vient quand même renifler de près mes mollets (je parle du chien, bien sûr !). Et encore, cette femme, au vélo chargé d’un énorme plateau empli d’herbes maraîchères qu’elle va sans doute vendre dans quelques marchés en ville, et qui me double sans tambour, ni trompette.

Cette vie qui s’éveille est empreinte de sérénité, de tranquille habitude, et semble accomplir un éternel rituel, aussi immuable que le cycle des jours et des nuits. L’un de ceux-là est l’aube dans les faubourgs de Hanoi, mais j’imagine que l’aube dans les faubourgs de Huê, Nha Trang, ou Hô Chi Minh-Ville a les mêmes couleurs et donne les mêmes sensations…

Suant, mais plein de vigueur pour la journée à venir, je suis de retour dans ma ruelle. Tiens, la porte est ouverte. Ma femme doit préparer le petit déjeuner. J’en salive d’avance, au risque de regagner en dix minutes ce que j’ai perdu en une heure ! Qu’importe : demain est une autre aube…

Texte et photo : Gérard BONNAFONT/CVN

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