06/12/2015 08:40
De l’écrivain Kim Lân, décédé il y a quelques années à 87 ans, je garde le souvenir d’un homme modeste et réfléchi, qui n’aimait pas intervenir dans les discussions. Il est l’auteur de beaucoup de nouvelles sur la vie des paysans pauvres.
>>Prière pour les victimes de la famine de 1945

L’écrivain Kim Lân (gauche) et son fils - le peintre Thành Chuong - en 2005.
Photo : Vietnamnet/CVN

J’ai fait la connaissance de Kim Lân (1920-2007) assez tard. Nous fréquentions le «groupe» qui regroupait une quinzaine d’écrivains, d’artistes et de journalistes ayant franchi le cap des 70 ans et «amoureux de la bière». On allait chaque mardi au déclin du jour à un bistro rue Trân Hung Dao, Hanoi, et buvait sur le trottoir à l’ombre d’un lila du Japon en fleur. Nous étions souvent assis à la même table. Parfois, d’une voix douce, il me parlait des joies et des peines de sa longue vie, au temps de la colonisation française et depuis l’indépendance du pays en 1945.

Des nouvelles sur les paysans misérables

De son vrai nom Nguyên Van Tài, Kim Lân est issue d’une famille de paysans pauvres. Il connaît une enfance difficile. Il se fait ouvrier laqueur de socques et d’objets artisanaux. Dans sa première nouvelle Dua con nguoi vo le (L’enfant de la concubine) publiée en 1941, il relate ses propres souvenirs. Après la Révolution d’Août 1945, il adhère à l’Association culturelle pour le Salut national et devient écrivain professionnel.

Auteur réaliste, il peint dans ses nouvelles la vie des paysans opprimés et saignés à blanc par l’ancien régime, et aussi la joie apportée par les jeux et réjouissances traditionnels du village. Citons parmi ses œuvres :Làng (Le village), Con cho xâu xi (Le chien laid) ou Vo nhat (Une femme prise au hasard). Nous donnons ci-dessous en extrait du Vo nhat, traduit par notre regretté ami Georges Boudarel.

L’action de ce récit se déroule à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les Japonais ont occupé le Vietnam, gardant à leur service l’administration coloniale française pétainiste. Sous ce double joug, les paysans vietnamiens doivent verser du riz pour constituer des dépôts de provision japonais, ce qui a causé deux millions de morts de famine. Face à cette mesure draconienne, le mouvement patriotique Viêt minh (La Ligue pour l’indépendance du Vietnam) dirigé par Hô Chi Minh, mobilise ses membres et les paysans pour prendre d’assaut les dépôts et distribuer le riz au peuple. Cet extrait décrit un aspect de cette agitation populaire qui contribue à l’éclosion de la Révolution d’Août 1945 qui met un terme à la colonisation française.

La première venue derrière Tràng

Le hameau avait été gagné par la famine. On avait vu arriver de Nam Dinh des familles entières, comme des spectres livides, avec une natte sous le bras. Tous les matins, on trouvait des corps recroquevillés sur le chemin. C’est parmi un de ces soirs de famine qu’on vit revenir un Tràng épanoui qui souriait tout seul. Une femme venait derrière, avec un panier, la tête un peu penchée, le visage à demi caché par un chapeau conique en lambeaux. Ce spectacle fit sortir toute la marmaille.

Mais Tràng hochait la tête d’un air réprobateur. Les gosses restèrent cloués sur place. Tout d’un coup l’un d’eux cria :
-  Ils font la paire !
La femme ne savait plus où se mettre. Elle tirait machinalement sur les pans de sa veste. Avec la tombée de la nuit, le marché semblait encore plus misérable. Entre les baraques délabrées il faisait déjà nuit noire. Pas un feu, pas une lumière. Sous les troncs rugueux des banians, des silhouettes glissaient comme des fantômes. Sur les kapokiers, des corbeaux coassaient.

La famine en 1945 a coûté la vie à environ 2 millions de Vietnamiens.
Photo : Archives/CVN

Le spectacle de cette femme derrière Tràng était si sensationnel que tous les gens étaient sortis sur le pas de leur porte. Sans doute parce qu’elle sentait tous ces regards braqués sur elle, elle n’arrivait plus à mettre un pied devant l’autre sans s’empêtrer. Lui aussi se rendait compte qu’ils étaient le point de mire de tous mais ce n’était pas pour lui déplaire. Ils s’enfoncèrent bientôt dans une allée déserte entre deux haies de bambous. Il aurait voulu lui exprimer ses sentiments, mais il ne savait comment s’y prendre. Elle non plus ne disait rien. Le vent chantait dans les bambous, les feuilles mortes crissaient légèrement.

En un instant, c’était comme s’il n’y avait plus famine. Il n’y avait plus de place en lui que pour cette femme qui marchait à son côté. Quelque chose de neuf, d’étrange l’étreignait, l’emportait. Comme si une main caressante avait glissé dans son dos.
- C’est encore loin ?
- On arrive.
- Il y a du monde chez toi ?
- Je suis tout seul avec ma maman.
- Tout seul avec ta maman, répondit-elle en souriant. Pauvre petit !

Il éclata de rire. Bientôt il se baissa, retira une branche de bambou épineux qui barrait un passage. Elle le suivit sans un mot. C'était une paillote déserte dans un bout de jardin envahi par les hautes herbes. Il ramassa une claie de bambou qu'il jeta dans un coin, rangea le linge qui traînait.
- Ce que c’est que de n’avoir pas de femme !... Mais assieds-toi donc sans façon...
Elle s'assit sur le rebord du lit et ils se trouvèrent soudain très embarrassés. Il resta un moment sans savoir que faire, regarda autour de lui d’un air désemparé. C’était bien vrai qu’elle était là et pourtant il n’arrivait pas encore à y croire. Quelques paroles en l'air et les voilà mari et femme. Depuis quelque temps, il transportait le riz pour les Japonais. Un beau jour, en passant devant le dépôt il avait improvisé deux vers : «Si tu veux du riz, du riz blanc et du pâté. Viens ici pour pousser, viens ici pour m’aider».

Il n'avait d'autres soucis en tête que de taquiner les filles, mais voilà que les femmes qui attendaient devant la porte pour se louer, poussaient l'une d’elles en riant :
- Tiens, il t’appelle! Si tu veux du riz blanc et du pâté, vas-y.
La fille avait la langue bien pendue :
- Oh là-bas, digne époux, c’est pour rire ou pour de bon ?
Il s’était retourné :
- Si le cœur t'en dit, dépêche-toi.
Elle s’était subitement levée et avait couru pousser la charrette. Elle lui avait cligné de l'œil en riant et ça lui avait fait bien plaisir. C'était bien la première fois qu’une fille le regardait d'un air aussi langoureux. La deuxième fois, c’était au marché. Il buvait tranquillement le thé, quand elle s’était plantée devant lui :
- Menteur ! lui avait-elle crié, hors d’elle.
Vrai, sur le coup, il ne l'avait pas reconnue ! Elle était en loques et si maigre que son visage n’était plus que deux orbites sur un menton en galoche.
L'autre jour, tu m’avais promis de venir...
Brusquement, il se souvint.
(À suivre)

 
À propos de la famine en 1945 au Vietnam
 
Entre 1943-1945, la cohabitation franco-japonaise en Indochine en général et au Vietnam en particulier a épuisé les réserves vietnamiennes en forçant les agriculteurs à vendre leur riz, et à cultiver les plantes à fibres et plantes oléagineuses à la place du riz. La fiscalité excessive a également poussé les agriculteurs vers la pauvreté et la vie misérable. La famine s’est produite entre octobre 1944 et mai 1945. Au total, dans 32 villes et provinces à l’époque, y compris Hanoi et Hai Phong, environ 2 millions de personnes ont trouvé la mort.
 


Huu Ngoc/CVN
 

 
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