16/06/2015 18:07
Transformer le brouillard en eau : cette idée insolite a changé la vie des habitants de cinq villages du Sud-Ouest marocain, qui n'ont plus à parcourir chaque jour plusieurs kilomètres pour aller chercher le précieux liquide.

Un homme inspecte le 7 juin les immenses filets qui servent à capter le brouillard, près de la ville de Sidi Ifni, dans le Sud-Ouest marocain.
Photo : AFP/VNA/CVN

À 1.225 m d'altitude, au sommet de la montagne Boutmezguida qui surplombe cinq villages de la région de Sidi Ifni, une quarantaine d'immenses filets font face à un dense brouillard.

Ils piègent les gouttelettes d'eau, qui sont ensuite traitées, mélangées à de l'eau de forage puis transportées via des canalisations aux villageois en contre-bas.

Dans une région au climat semi-aride, avoir de l'eau en ouvrant un simple robinet est une "révolution", souligne Aïssa Derhem, président de l'association "Dar Si Hmad pour le développement, l'éducation et la culture".

À Douar Id Achour, l'une des cinq localités desservies, les femmes et les enfants perdaient auparavant quatre heures par jour en moyenne à faire des allers-retours pour récupérer l'eau de puits. Et encore davantage en été, où l'eau se fait plus rare.

"Je remplissais deux bidons de 20 litres à quatre reprises dans la journée. Mais ces 160 litres ne nous suffisaient même pas, car on a du bétail !", se rappelle Massouda Boukhalfa, 47 ans.

"Moissonner le brouillard", comme on a surnommé ici le projet, est une technique née il y a une vingtaine d'années au Chili, dans la Cordillère des Andes, région également très brumeuse. Mise au point par l'ONG Fog Quest, qui l'a déjà expérimentée dans plusieurs pays (Guatemala, Pérou, Namibie, notamment), elle est pour la première fois introduite en Afrique du Nord.

Une femme utilise l'eau récoltée grâce à d'immenses filets installés au sommet de la montagne Boutmezguida qui surplombe cinq villages de la région de Sidi Ifni, dans le Sud-Ouest marocain.
Photo : AFP/VNA/CVN

Symboliquement, les vannes ont été ouvertes pour la première fois le 21 mars, journée mondiale de l'eau. Et depuis, "92 foyers soit près de 400 personnes" reçoivent l'eau courante jusqu'à leur domicile, explique Mounir Abbar, chargé de la gestion technique du projet.

"Le Maroc a beaucoup de brouillard à cause de trois phénomènes : la présence d'un anticyclone, celui des Açores, d'un courant maritime froid et de l'obstacle représenté par la montagne", explique M. Derhem, à l'origine de cette initiative.

Comme une toile d'araignée

Cette technique "ne fait qu'imiter la nature", s'amuse-t-il, en montrant la toile d'une araignée, qui a de tout temps piégé l'eau dans ses filets pour s'abreuver.

"C'est écologique et cela permet de préserver la nappe phréatique de la région, qu'on est en train de vider", poursuit M. Derhem.

Outre cette question écologique, l'eau du brouillard permet de faire faire des économies aux villageois, qui en période de sécheresse devaient faire acheminer des citernes d'eau.

Aïssa Derhem, président de l'association "Dar Si Hmad pour le développement, l'éducation et la culture", le 7 juin dans la région de Sidi Ifni, au Sud-Ouest du Maroc.
Photo : AFP/VNA/CVN

"Cela prenait 15 jours et coûtait 150 dirhams (15 euros) les 5.000 litres en moyenne", explique Houcine Soussane, un jeune habitant du douar.

Selon l'ONG Dar Si Hmad, l'eau de brouillard coûte trois fois moins cher, et cela, malgré la petite contribution que les habitants doivent verser pour disposer d'un compteur, qui fonctionne à l'aide de cartes magnétiques prépayées.

Grâce à cette eau tombée du ciel, les habitants du village gagnent un temps précieux qu'ils veulent mettre à profit pour fabriquer notamment davantage d'huile d'argan, un produit qui fait la réputation du Sud marocain.

"Nos femmes et nos filles ne se fatiguent plus, elles vont à l'école et sont en sécurité (...) Avec le temps gagné, on fait de l'huile d'argan. Une seule bouteille d'huile permet de payer l'eau de toute une année !", s'enthousiasme Lahcen Hammou Ali, 54 ans.

L'association Dar Si Hmad veut désormais équiper un maximum de villages aux alentours et remplacer les filets actuels par de nouveaux modèles capables de résister à un vent de 120 km/h.

Les filets ont en effet été perfectionnés au Maroc avec l'aide d'une fondation allemande spécialiste des questions d'eau, Wasserstiftung, et ont franchi avec succès l'étape des essais. Il s'agit maintenant d'étendre le système à d'autres sites.

"Les filets sont désormais exportables dans d'autres villes du Maroc, dans toutes les régions montagneuses et en front de mer", se félicite M. Derhem, qui rêve d'en déployer à l'avenir sur tous les sites marocains regorgeant de brouillard.

AFP/VNA/CVN
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