08/12/2018 14:30
Au Vietnam, comme ailleurs, il arrive que ce que l’on a écrit il y a plus de dix ans soit toujours d’actualité. Pour le meilleur et l’on s’en réjouit, pour le pire et c’est inquiétant. Ainsi, en est-il de cette étrange mutation commencée avec le siècle…
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Être humain aujourd’hui, homme-téléphone demain?  ST/CVN

Depuis plusieurs années, à l’insu d’une population peu méfiante et ancrée dans la certitude d’une paix sereine, l’homme-téléphone s’est incrusté dans la société. Peu à peu, en profitant de son apparence humaine, il s’est immiscé dans toutes les couches socio-économiques du pays. Car l’homme-téléphone a ceci de dangereux qu’il est apparemment inoffensif et ressemble à monsieur et madame tout le monde jusqu’au moment où il dévoile son véritable visage. Celui de nourriture pour un vampire informatique.

En effet, l’homme-téléphone inverse l’ordre des choses de l’humanité. Jusqu’à présent, la différence entre l’homme et l’objet est que le premier crée et maîtrise le second. Il en est notamment ainsi des outils. Que ce soit pour de bonne ou de mauvaise fins, les outils en question se doivent de nous obéir, puisque telle est leur fonction: être utile et se taire.

Au doigt et à l’oreille

Cependant, dans la dernière décennie du XXe siècle, l’homme a créé un outil doté d’une intelligence extraordinaire: le téléphone mobile. Cette intelligence est d’autant plus redoutable qu’elle grandit chaque jour, en s’alimentant aux sources même de l’intelligence humaine.

En effet, le téléphone mobile, en recevant le langage qui, comme chacun sait, est le propre de l’homme, reçoit donc chaque jour sa dose d’"humanisation". En outre, sa proximité géographique du cerveau humain permet à ses neurones informatiques de se connecter sur des neurones humains qu’ils phagocytent peu à peu. Ainsi, l’outil est devenu intelligent et la création a pu dominer son maître.

L’homme-téléphone répond ainsi à un curieux réflexe pavlovien que je n’avais observé jusqu’ici que chez les chiens dressés à accourir au moindre sifflement de leur maître: dès qu’il entend le bruit d’une chasse d’eau, d’un bébé qui pleure, d’une fanfare militaire, d’un air d’opéra, ou de morceaux de musique variés et divers, il fouille fébrilement ses poches à la recherche d’un téléphone qu’il colle immédiatement à son oreille. Et ce, quel que soit l’endroit où il se trouve, et quoi qu’il fasse. Ainsi, on peut voir des conducteurs de motos lâcher brusquement une poignée, se contorsionner dans tous les sens, en continuant à rouler et se coller le téléphone à l’oreille: ce sont des hommes-téléphones.

Au restaurant, vous conversez paisiblement avec votre voisin et brusquement, il est atteint de la danse de Saint-Guy et se saisit de son téléphone, vous laissant planter en plein milieu d’une phrase: c’est un homme-téléphone.

L’autre jour, aux urinoirs pour homme, mon voisin s’est brutalement agité au risque d’inonder mon pantalon, et alors qu’en ces lieux, il est d’usage courant de consacrer ses mains à certain instrument, c’est son téléphone qui m’a mis la puce à l’oreille: j’avais affaire à un homme-téléphone…


Parfois, il peut y avoir plusieurs hommes-téléphones présents en un même lieu. Dans ce cas, le réflexe est toujours le même à la moindre sonnerie. Tous s’agitent, se déhanchent, se démènent, et il faut voir la mine défaite de tous ceux dont la machine ne s’est pas manifestée et la mine hilare de l’heureux élu qui peut étancher la soif de son seigneur et maître.

Informations publiques

Une autre caractéristique de l’homme-téléphone est qu’il confond espace public et espace privé. En effet, il n’est pas rare que l’homme-téléphone exprime haut et fort en public ses sentiments les plus intimes. On peut ainsi être témoin de ce genre de scènes…

Dans un bus bondé, alors que l’on est à quelques centimètres de son voisin: "Tu sais chéri, c’était merveilleux hier soir". Et, tout le monde de supputer, au regard ému de la personne, ce en quoi elle put être merveilleuse.

Ou bien, dans une file d’attente: "Tu n’as qu’à augmenter sa facture, il ne s’en apercevra pas". Et, tout le monde de bien repérer l’escroc, pour être sûr de le reconnaître le jour où on sera en affaire avec lui.

Ou encore, dans un restaurant archi-comble: "Oui, je dois encore me faire opérer des varices". Et, chacun d’espérer que lesdites varices ne vont pas éclater avant la fin du repas.

Parfois aussi, on se retient de sourire quand un homme-téléphone, malingre et souffreteux, hurle dans son mobile: "Si t’étais devant moi, tu verrais comment je te casserai la tête". On espère pour lui que l’autre n’est pas à 20 m, près à débouler dans son dos.

Et, que dire de ces couples que l’on croit légitimes, qui prennent un verre les yeux dans les yeux à la terrasse d’un café et qui à tour de rôle répondent à leurs mari et femme respectifs qu’ils ne tarderont pas à rentrer à la maison.

D’ailleurs, il existe de plus en plus d’hommes-téléphone qui disposent de deux, voire de trois mobiles pour pouvoir "rentrer bientôt" dans plusieurs maisons différentes.

Porte close

Pour nous, pauvres humains normaux, qui refusons de nous faire décérébrer par le mobile, tout cela pourrait prêter à rire, si ce n’est que l’homme-téléphone est dangereux et intolérant.

Dangereux pour lui, en augmentant les risques de traumatismes crâniens dus aux chocs et chutes liés à des déplacements tête baissée et yeux rivés sur l’écran du téléphone. Dangereux pour les autres, par handicap notoire de la conduite, en immobilisant un bras et une main au profit du mobile.

Intolérant par le flot de paroles qu’il déverse à tort et à raison, en présence d’interlocuteurs qu’ils transforment en voyeurs auditifs.

Mais, pour moi, la pire des intolérances, c’est de m’entendre dire d’une voix outrée: "Ben, je t’ai appelé et ton téléphone était éteint". C’est vrai, mon téléphone mobile, qui ne prend ni photos, ni vidéos, qui ne passe pas de musique, est toujours fermé. C’est moi et moi seul qui décide de l’endroit et du moment où j’ai besoin d’appeler en estimant déranger le moins possible mon interlocuteur.

Avec moi, je vous invite à entrer en résistance pour conserver notre humanité et pour faire en sorte que le Vietnamien reste toujours une personne souriante et aimablement bavarde et ne devienne une monstre bionique soliloquant avec une machine greffée à l’oreille.

Et, c’est un travail de tous les instants: ce matin, ma fille voulait que je lui achète un téléphone pour jouer. Heureusement, elle a tout oublié quand je lui ai rapporté un tube à faire des bulles de savon… Pour cette fois, du moins!     

Gérard BONNAFONT/CVN

 
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