14/03/2020 10:40
À Abidjan, la capitale économique ivoirienne, le métier d’horloger public, autrefois florissant, est menacé de disparition face aux nouvelles technologies et au manque de relève.
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Seraphin Kouassi Kouadio, l’un des derniers horlogers de rue de Treicheville, à Abidjan.
Photo : AFP/VNA/CVN

Assis sous un parasol, dans une rue de Treichville, un quartier populaire d’Abidjan, Séraphin Kouassi Kouadio, 68 ans dont un demi-siècle à réparer les montres, se déclare "dernier horloger public d’Abidjan".

Penché sur sa table, il scrute à l’aide d’une loupe les montres en panne qu’apportent en réparation une dizaine de clients par jour - ainsi il peut gagner de 30 à 50 euros par jour. Face à l’absence d’une relève "assurée et rassurante", ce passionné refuse de partir en retraite.

"Je suis issu de la première promotion de l’École d’horlogerie suisse d’Abidjan créée en 1968", raconte le presque septuagénaire, vantant les heures de gloire de la montre-bracelet qui ont favorisé l’essor de réparateur de rue.

"Nous étions des milliers installés à tous les coins de rues des quartiers d’Abidjan, une mégalopole de quatre millions d’habitants à l’époque, pour apporter assistance aux personnes dont les montres présentaient des défaillances : pile hors service, remontoir bloqué...", se souvient-il avec beaucoup de regrets. "Aujourd’hui,  il ne reste presque personne de ma génération, le métier a presque disparu", déplore-t-il.

L’arrivée des montres asiatiques

Ces ateliers de réparation à ciel ouvert se transformaient également en lieux de rencontre pour discuter football, jouer aux dames ou parler politique, à une période où la liberté d’expression était contrôlée par le régime du parti unique (1960-1990). L’avènement du téléphone portable, avec sa fonction horloge, a accéléré l’agonie des réparateurs de montre.

"Comme un malheur n’arrive jamais seul, la présence sur le marché de montres +made in China ou Indonesia+, aux qualités douteuses, mais à des prix très abordables, a largement contribué à la mise à mort du métier", explique le sociologue Roger Manet. “Les Ivoiriens réparent de moins en moins leurs montres”, témoigne-t-il.

"Aujourd’hui (...), quand une montre tombe en panne, on la met au rebut et on  s’achète une nouvelle", renchérit Hermann Konan, comptable de profession, venu déposer sa montre pour une révision.

L’absence d’écoles spécialisées après la fermeture, il y a plusieurs années, de la célèbre École d’horlogerie suisse d’Abidjan, n’a pas permis d’assurer la relève.

Seraphin Kouassi Kouadio est issu de la première promotion de l’École d’horlogerie suisse d’Abidjan.
Photo : AFP/VNA/CVN

Les "bricoleurs" sans niveau d’études

Par conséquent,  les réparateurs expérimentés et vieillissants, se faisant rares sur le marché, ont été submergés par des amateurs dont le travail approximatif est largement critiqué. À Abidjan cette nouvelle génération de réparateurs est raillée sous le sobriquet de "bricoleurs", sans niveau d’études ou expérience.

"Il n’y a plus de bons réparateurs pour des montres de valeur. J’ai perdu trois montres à cause de mauvais horlogers", s’insurge Maude Phares, 20 ans, étudiant.

Toutefois, comme Maude Phares, cette situation n’a pas entaché l’amour des "Botro" (montre de valeur en langue nouchi, l’argot abidjanais) au sein de la jeunesse ivoirienne.

Mis en avant par le "Zighéhi", un mouvement musical qui a précédé le très en vogue coupé-décalé, porter un "Botro" est synonyme de "classe", "d’élégance" et de "tendance".

"Si le Botro est défaillant on change le mécanisme. La plupart des Botros sont fabriqués de telle sorte qu’on ne peut les démonter", explique un jeune réparateur de 22 ans, un amateur critiqué pour son manque d’expertise.

La seule alternative possible pour promouvoir le savoir-faire des derniers horlogers publics d’Abidjan, serait d’assurer la relève en créant une école spécialisée.

Le "Docteur en montres", comme il est surnommé affectueusement, ne désespère pas.

"Tant qu’il y aura des montres, le métier ne disparaîtra pas", se rassure-t-il. Il se dit prêt et "encore d’attaque" pour former des jeunes, pourvu qu’il bénéficie d’un appui des autorités publiques.

AFP/VNA/CVN

 
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