27/10/2013 01:01
Si l’amabilité est une des choses les moins répandues dans nos sociétés actuelles, au Vietnam être aimable fait partie des bases de la relation sociale. Même si parfois cette civilité à de quoi surprendre un Occidental !

À peine avais-je quitté mes langes et le sein de ma mère que je fût confronté aux sempiternels : «Sois poli avec la dame, dis bonjour au monsieur...» et toutes autres sortes d’exhortes visant à faire de moi un individu respectueux des usages. Par crainte de l’opprobre de mes pairs, je me suis donc toujours évertué à être le plus courtois et le plus affable possible, sans jamais dépasser les limites du raisonnable pour ne pas sombrer dans le cauteleux le plus vil. Ce qui en d’autres termes signifie que je me bornai durant de longues années, à ne pas outrepasser ce que la décence et le savoir-vivre m’avait appris : ne pas me mêler de ce qui ne me regarde pas ! Il me fallût m’installer au Vietnam pour remiser aux oubliettes des préventions et idées reçues ce mantra éducatif...

Tu vas où ? Nous, on se promène ! Photo : Gérard/CVN


«Anh đi đâu đây ?» (Où vas-tu ?). La première fois que je fus interpellé ainsi, c’était lors de mon immersion totale, à savoir mon emménagement dans un village des rives du fleuve Rouge. C’était avant le grand Hanoi, avant les ponts encombrés de voitures au petit matin, avant la multiplication des chaînes sur le petit écran. C’était encore l’époque où des enfants n’avaient jamais vu de longs nez occidentaux et s’enfuyaient en me voyant. C’était encore quand, à une trentaine de kilomètres du centre-ville, personne ne parlait d’autres langues que celle de ses ancêtres.

C’est pour cela que j’avais choisi ce petit village seulement accessible par un chemin boueux qui zigzaguait entre les étangs de lotus roses, et les rizières aux vagues vertes. Loin des dictionnaires et des interprètes, je devais soit parler vietnamien soit mourir d’inanition ou au mieux devenir un paria incapable de se faire comprendre par son entourage. Méthode de choc qui m’a permis de passer du stade d’émigrant à celui d’immigré ! «Anh đi đâu đây ?». Heureusement que c’est ma vieille voisine édentée aux gencives rougies par le bétel qui me questionne ainsi, lors de ma première sortie dans le village. C’eût été un quelconque individu dans la force de l’âge, je me serai sans doute rebiffé devant cette intrusion dans ma vie privée, prétextant un «Ça ne vous regarde pas !». Mais, devant cette respectable dame à l’échine courbée par l’âge et les travaux dans la rizière, je ne pouvais qu’être respectueux. Aussi répondais-je aimablement : «Tôi đi chơi !» (Je vais me promener !). J’attendais, il est vrai, de sa part un quelconque approfondissement dans son questionnement, concernant mon itinéraire, ma santé, la météo...bref, un «retour sur action» comme disent les anglophones en parlant de «feed-back» !

C’eût montrer que par sa question elle manifestait un réel intérêt pour moi, et que par ma réponse, elle en était remerciée. Mais elle se contenta de tourner la tête en la hochant, et de retourner vaquer à ses occupations, sans autre forme de procès. Quelque peu marri par ce comportement pour le moins irrévérencieux vis-à-vis de moi qui m’était dévoilé sans arrière-pensée, je suis parti de mon côté en jurant que l’on ne m’y reprendrait plus...

Jugez donc de mon étonnement teinté d’une légère irritation quand je croisai plus loin un homme, houe sur l’épaule, qui venait certainement de consolider quelques diguettes récalcitrantes, et qui me gratifie d’un grand sourire accompagné d’un tonitruant «Anh đi đâu đây ?». J’ai bien failli, à ce moment-là, lui rétorquer : «Je vais où je veux !». Mais les incantations parentales étant gravées dans ma conscience, je ne pu que lui répondre : «Anh đi chơi !». Mêmes causes, mêmes effets... J’avais à peine refermé la bouche, que déjà il disparaissait de mon champ de vision, poursuivant son chemin, et me laissant sur le mien, quelque peu éberlué. C’est après avoir répété la même réponse à la même question auprès d’une dizaine de personnes croisées en cours de route, que j’ai commencé à comprendre que cette question n’est qu’une forme de mise en relation, une démonstration de civilité qui n’engage son auteur que sur le principe de politesse... et à laquelle il serait inconvenant de ne pas répondre !

Surprise bienséante

Depuis ce temps, lors de mes balades, lorsque je croise l’un ou l’une de mes semblables, je ne manque jamais de le ou la saluer d’un «Anh (ou em) đi đâu đây ?», et de continuer mon chemin, sans attendre vraiment de réponse, bien que celle-ci m’est toujours adressée avec force sourire. À vrai dire, je fais parfois exception à cette règle, notamment quand je croise des groupes d’étudiants ou d’étudiantes, ou encore des groupes d’écoliers. En effet, mon «Các cháu đi đâu đây ?» (Où allez-vous tous ?») a souvent pour effet de me voir devenir l’objet d’un intérêt tout particulier. En règle générale, le groupe s’arrête, et je suis bien obligé de stopper à mon tour pour répondre aux questions qui fusent : «Tu fais quoi ? Pourquoi parles-tu vietnamien ? Depuis combien de temps vis-tu au Vietnam ?».

Soumis au feu roulant, je ne peux qu’avouer sous peine d’être mis à la question ! Et en général, tout ce termine par une séance de photos, dans lequel je fais office de banian où une multitude garçons et filles hilares viennent s’agglutiner autour de mon tronc ! Mais le plus amusant ce sont les jeunes enfants qui me croisent et me saluent par un joyeux «Hello». Quand je leur réponds par un «Cháu đi đâu đây ?», je vois leur regard vaciller un instant, avant de réagir par instinct civil en me disant, selon les circonstances «Cháu đi vê nhà» (Je vais à la maison) ou «Cháu đi hoc !» (Je vais à l’école). Et ils continuent leur chemin, éberlués qu’un «Tây» (Occidental) puisse avoir été plus rapide qu’eux dans leur questionnement. Ceci étant, dans cette indiscrète civilité il existe une norme intangible : un enfant ne demandera jamais à un adulte où il va ! Et vu mon âge et le nombre important de jeunes et d’enfants, je peux encore aller où je veux, sans être obligé de le dire à tout le monde.

... Sauf à ma femme et ma fille, mais pas pour les mêmes raisons !

Gérard BONNAFONT/CVN
 

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