27/12/2015 15:36
Dans le microcosme des artistes, le sculpteur sexagénaire Lê Liên est connu non seulement pour l’originalité de ses œuvres, mais aussi pour son penchant à puiser l’inspiration dans l’alcool. Rencontre.
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Le conte de fée, première création du sculpteur Lê Liên. Photo : CTV/CVN

Dans les années 1970, Lê Liên travaillait dans le secteur de l’archéologie, et était spécialisé dans l’examen et la conservation des vestiges historico-culturels. À vélo, l’homme de 20 ans parcourait de long en large le delta du fleuve Rouge, débarquant dans les localités abritant des vestiges. Lors de ses pérégrinations, il n’oubliait jamais d’emporter avec lui «un peu» d’alcool de riz. «Mieux que tous, l’alcool me rend tonique», confie Lê Liên.

L’historien Trân Quôc Vuong était souvent son compagnon. Il se souvient d’une «nuit inoubliable» à Luc Ngan, province de Bac Giang, où Lê Liên «soûl comme un âne, entourait de ses bras la grande colonne de l’ancienne maison commune de Luc Ngan, en chantant à tue-tête un air folklorique local».

Un autre jour, en faisant ripaille avec des paysans locaux, il a réussi à sauver une vieille statue en pierre promise aux orties. C’est une grande ronde-bosse représentant un être à tête humaine et à queue d’oiseau. Séduit par la personnalité de Lê Liên, le propriétaire de la statue accepta de la lui offrir. «Une récompense à mettre au compte de l’alcool», rigole encore l’artiste.

Une œuvre inspirée d’un rêve

La sculpture Quand la guerre est passée, prix d’argent à l’Exposition nationale des beaux-arts, en 2000.
Photo : CTV/CVN
Lê Liên a été bercé par les contes de fée de sa grand-mère. Les Bouddhas en bronze ou en bois laqué, les sculptures des charpentes des maisons communes de villages, les motifs ornementaux sur les stèles en pierre… ont nourri son imaginaire dès l’enfance. Cela est devenu la source d’inspiration de sa première création, dénommée Le conte de fée. C’est une statue représentant une vieille femme avec ses petits-enfants aux visages rayonnants.

«Cette œuvre m’a été inspirée par l’image de ma grand-mère qui m’est apparue en rêve une nuit de 1972», confie-t-il. Cette nuit-là, sortant subitement de ce rêve, Lê Liên a saisi une boule d’argile et s’est mis à modeler. Peu de temps après, encouragé par Anh Vu, un ami, Lê Liên a décidé d’en faire une sculpture d’envergure. L’«atelier» a été déplacé chez Anh Vu, sur la pente d’une colline. Les deux amis se sont donnés beaucoup de peine pour se procurer une grande quantité d’argile. La statue a pris forme au fil des jours, occupant une place conséquente dans la modeste maison au toit de chaume. «Anh Vu et sa femme ont accepté d’ôter une partie de la toiture afin d’avoir suffisamment de lumière pour que je puisse travailler», se rappelle avec émotion Lê Liên.

Faute d’argent, Le conte de fée a dû attendre de longs mois encore avant d’être modelé avec du plâtre, un matériau assez coûteux à l’époque.
 
Fin 1974, lors d’une exposition à Bac Giang, Le conte de fée en plâtre a été remarqué par le sculpteur Nguyên Hai, professeur à l’Université des beaux-arts de Hanoi. Deux ans après, Lê Liên a été admis à l’Université des beaux-arts industriels, promotion 1977 - 1982.

Pointant du doigt ladite statue placée bien en vue dans sa maison, Lê Liên avoue : «Ce n’est que la copie. La sculpture originale, je l’ai vendue 10.000 dollars à un collectionneur français, qui s’en est amourachée dès la première vue».

À l’ombre de la guillotine

Le bas-relief Le monument en mémoire des militants révolutionnaires retenus dans la prison de Hoa Lo. Photo : CTV/CVN

Un autre chef-d’œuvre dont le sculpteur Lê Liên n’est pas peu fier : le bas-relief de la prison de Hoa Lo, à Hanoi. Une œuvre monumentale de 20 m de long et 7 m de haut, appelée Le monument en mémoire des militants révolutionnaires retenus dans la prison Hoa Lo. Cette prison a été construite en 1896 par l’administration française coloniale. Elle s’appelait alors Maison centrale. Des milliers de révolutionnaires vietnamiens y ont été emprisonnés, beaucoup ont aussi été torturés et exécutés.

Ce bas-relief, réalisé en 2000, représente des prisonniers soumis à des tortures, les mains et pieds menottés. Malgré tout, leur esprit indomptable transparaît à travers leurs yeux, des yeux qui luisent d’espoir.

«Ce monument m’a demandé un an de travail à temps plein», révèle l’artiste. Et de rappeler des souvenir liés à une guillotine. Lors du chantier du bas-relief, la guillotine, qui servait aux exécutions sous le pouvoir colonial, avait été déposée provisoirement à proximité du sculpteur. Ignorant cet objet funeste qui avait décapité biens des militants, Lê Liên l’utilisa dans son travail. «C’est sur cette guillotine que j’ai posé des outils, que j’ai dégusté de l’alcool, que j’ai pris des repas et même que j’ai dormi la nuit ! Très confortable !», se souvient-il avec un large sourire.

À noter que Le monument en mémoire des militants révolutionnaires retenus dans la prison de Hoa Lo, et deux autres sculptures de Lê Liên dénommées La pastorale et Quand la guerre est passée ont décroché le Prix d’État des arts et des lettres.                
                                   
Nghia Dàn/CVN
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