09/09/2017 09:29
Le Professeur français Pierre Darriulat a eu des années d’enseignement au Vietnam et travaille maintenant au Centre spatial du Vietnam. Il nous a accordé une interview sur les changements pour un meilleur système éducatif vietnamien.
>>Les défis de la jeunesse vietnamienne analysés par un professeur français
>>Table-ronde: Quelles stratégies pour se développer et réussir ses études ?
>>Des inquiétudes sur le bas niveau de compétences des jeunes vietnamiens

Le Professeur Pierre Darriulat (centre) à côté des responsables de l'Institut vietnamien des politiques et stratégies scientifiques et technologiques en 2009.
Photo : VNSC/CVN

Professeur de physique atomique de plusieurs universités dans le monde, vous avez aussi des années d’enseignement au Vietnam. Selon vous, quels sont les défis de l’éducation actuelle du Vietnam ?

Comme vous le savez, le Vietnam est absent de la liste des 300 meilleures universités asiatiques. Je ne parle ici que de l’enseignement universitaire, l’enseignement primaire et secondaire (jusqu’au baccalauréat) est de qualité satisfaisante. Un excellent article de Nguyên Van Nha et Vu Ngoc Tu (paru dans le journal de l’Université nationale de Hanoï en décembre 2015) nous rappelle les dix défis qui ont servi à l’élaboration en 2006 de l’agenda de réforme de la formation universitaire (HERA).

On peut les citer comme : peu de réponses aux demandes urgentes d’une économie en phase de croissance ; structure inadaptée, peu voire pas d’attention accordée à la recherche ; financement insuffisant et inefficace ; méthodes dépassées, inefficaces et de basse qualité ; seul 12% des enseignants ont un doctorat, et 47% un master; administration trop centralisée et médiocre de la part du ministère de l’Éducation et de la Formation ; pas de vision à long terme, pas de compétition saine ; incapacité de suivre le rythme de l’économie et du progrès social ; manque d’égalité des chances ; et enfin des matières enseignées et des méthodes d’enseignement et d’évaluation inadaptées et dépassées.

Les jeunes vietnamiens actuels peuvent-ils profiter de leurs avantages dans l’éducation en général, et dans la recherche en particulier ?

Les jeunes vietnamiens ne sont pas suffisamment dynamiques. Ils sont beaucoup trop passifs, ont peur de s’exprimer, manquent de sens critique. Leurs aînés ne font rien pour les encourager à changer de style, bien au contraire. J’ai parfois l’impression qu’on forme une génération de béni-oui-oui. Tant que nous continuerons sur cette voie, le pays ne pourra pas progresser. Son avenir repose dans les mains de la jeunesse, et elle a besoin de se réveiller.

Le Professeur Pierre Darriulat (droite), en discussion avec le physicien américain James Cronin, lauréat du Prix Nobel de physique 1980, lors de sa visite à l’Institut des sciences et techniques nucléaires du Vietnam en 2006.
Photo : VNSC/CVN

Que pensez-vous des nouvelles générations vietnamiennes formées à l’étranger, qui retournent actuellement au Vietnam afin de travailler ?

Depuis 18 années que je vis au Vietnam, j’ai vu beaucoup de jeunes revenir au pays après avoir étudié à l’étranger. Néanmoins, dans la plupart des cas, l’investissement que représentait ce séjour à l’étranger était en partie gaspillé, le Vietnam n’assurant pas le suivi qui aurait permis d’en récolter les fruits. Soit parce que le pays n’offrait pas de débouchés dans le domaine où le jeune avait été formé à l’étranger, soit parce ce que le jeune de retour avait du mal à mettre en pratique ses nouvelles connaissances dans le contexte vietnamien.

Vous semblez suggérer que la situation est qualitativement différente aujourd’hui, je ne le pense pas. Les jeunes qui sont restés au pays sont aussi ouverts sur le monde. L’Internet et autres réseaux sociaux leur permettent de l’être. Pourtant, nous ne progresserons que le jour où le pays donnera sa chance à la jeune génération ; ce n’est pas le cas aujourd’hui.

Le Professeur Pierre Darriulat à la remise des bourses Ordon Vallet au Temple de la Littérature (Van Miêu - Quôc Tu Giam), à Hanoï, en 2010.
Photo : VNSC/CVN

Pensez-vous que la fuite des cerveaux des jeunes vietnamiens à l’étranger est évidente ?

C’est bien sûr un lieu commun de constater le désastre que représente pour le pays la fuite de cerveaux. Ce sujet est largement et précisément documenté. Une solution à ce problème (qui affecte bien plus que la recherche scientifique mais aussi la médecine, la technique et d’une manière générale tous les métiers qui exigent des compétences réelles et par conséquent des connaissances demandant un long apprentissage) est d’accorder plus de respect aux valeurs intellectuelles et à la connaissance plutôt qu’à l’argent.

Une autre solution à ce problème est de stopper cette mauvaise habitude que nous avons prise d’envoyer systématiquement les jeunes étudier à l’étranger. Au contraire, nous devons favoriser la création d’équipes d’apprentissage au sein du pays afin d’assurer les formations adaptées et d’inviter, lorsque c’est nécessaire, des enseignants étrangers possédant les compétences nécessaires pour nous y aider.

Le Professeur Pierre Darriulat (droite) répare avec ses collègues le détecteur de rayons cosmiques à l’Institut des sciences et techniques nucléaires du Vietnam, en 2006.
Photo : VNSC/CVN

Vous travaillez actuellement au Centre spatial du Vietnam (VNSC). Quelles sont vos remarques à l’égard des ressources humaines dudit Centre ?

Nous ne faisons partie du VNSC que depuis deux ans. Avant, nous étions à l’Institut des sciences et techniques nucléaires, institut qui dépend de l’Institut des énergies atomiques du Vietnam (Vinatom). Une caractéristique du VNSC est l’excellente atmosphère qui y règne, en grande partie grâce à l’esprit qu’y insuffle son directeur, Pham Anh Tuân.

Plusieurs dizaines de jeunes du centre ont passé deux ans au Japon pour y faire leur Master. Ils reviennent maintenant et il s’agit de leur trouver un travail qui puisse leur permettre de continuer à se former sur la lancée de ce qu’ils ont appris au Japon. C’est un défi très difficile à relever dans le contexte vietnamien.

Le VNSC, comme tous les instituts vietnamiens, a besoin de changer de style pour progresser : être moins tributaire de contraintes bureaucratiques, être mieux contrôlé et dirigé par sa hiérarchie, avoir une vision plus claire et plus réaliste de son avenir, être doté d’un conseil scientifique comprenant des spécialistes et experts étrangers, et assurer à ses ingénieurs et scientifiques des salaires et des outils de travail adaptés et attrayants pour les jeunes les plus brillants.


Pierre Darriulat et son amour pour le Vietnam

Né en 1938, Pierre Darriulat a travaillé pendant plusieurs années au Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA). Membre de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN) depuis 1966, il est devenu directeur de la recherche de cette organisation pendant les années 1987-1994. Depuis 1986, il est membre de l’Académie des sciences (France).

Après sa retraite en 1999, il a été Professeur de physique atomique de plusieurs universités dans le monde. La même année, il s’est installé à Hanoï avec sa femme vietnamienne et a travaillé à l’Institut des sciences et techniques nucléaires puis au VNSC. Il a acheté du matériel et a créé, en 2001, le premier laboratoire des rayons cosmiques au Vietnam, à l’Institut précité.
 

Propos recueillis par Dang Duong/CVN
Réagir à cet article
Commentaire:*
E-mail:*
Nom:*
Espace francophone
Gastronomie, interférence des cultures

Vers un record de touristes russes au Vietnam cette année Cette année, le tourisme vietnamien continue d'attirer des Russes. Entre janvier et août, le nombre de voyageurs russes au Vietnam a connu une flambée de 45% en variation annuelle. En particulier, la ville balnéaire de Nha Trang, dans la province de Khanh Hoà, au Centre du Vietnam, établit un record pour avoir accueilli 280.000 touristes russes depuis le début de l'année, soit une hausse de 220% en glissement annuel.