12/09/2015 08:39
Le hasard est un metteur en scène espiègle qui s’amuse à faire de la vie humaine le théâtre de l’absurde. C’est ce que dit ce vieux conte populaire vietnamien qui pourrait faire penser à Camus.

Le Da Tràng ou Còng gio sont des noms vietnamiens pour désigner quelques espèces de crabes de mer.  Photo : Wikipédia/CVN

Il était une fois un couple de vieillards dont le mari s’appelait Da Tràng. Dans leur jardin se trouvait une cavité où vivait deux cobras, un mâle et une femelle. Un jour, Da Tràng vit le serpent mâle sortir du repaire dans lequel se reposait la femelle, affaiblie par sa récente mue. Peu après, le mâle revint avec une rainette dans la gueule. Il rapportait la nourriture à la femelle.

Une autre fois, le vieillard aperçut la femelle sortir seule du repaire. Le mâle venait de muer. La femelle revint bientôt, accompagnée d’un gros serpent mâle. Arrivés à l’entrée de la cavité, ils  s’enlacèrent dans une longue étreinte. Puis le mâle s’apprêta à entrer dans le repaire. Da Tràng devina son intention. Il voulut l’abattre pour sauver le serpent mâle qui venait de muer. Il prit son arc et tira une flèche qui atteignit la femelle et la tua net, mettant en fuite le gros serpent. Le vieillard blâma la femelle infidèle tout en déplorant sa perte. Tristement, il retourna à sa demeure et l’histoire sembla se terminer ainsi.

Une perle comme cadeau

Un jour, au cours d’une conversation avec sa femme, Da Tràng lui raconta l’histoire des serpents en détaillant la mort de la femelle. Lorsqu’il eût terminé son récit, des sifflements aigus se firent entendre au-dessus de leur tête. Ils levèrent les yeux et virent le serpent mari, un cobra, la queue enroulée autour d’une poutre, qui lui tendait une perle. Au moment où le vieillard prit l’objet dans sa main, il entendit la voix du reptile qui lui disait : «Je vous avais pris pour mon ennemi. Depuis quelques jours je vous guetté attendant le moment de vous mordre pour venger ma femme. Je viens de reconnaître mon erreur. À mon sauveur, je fais don de cette perle. Gardez-la, elle vous permettra de comprendre le langage des animaux».

Da Tràng est à l’origine d’un vieux conte sur la vie pleine de vicissitudes d’un vieil homme.
Photo : CTV/CVN   
Par la suite, Da Tràng ne quitta plus l’objet magique. Un jour, alors que Da Tràng cueillait des légumes, une bande de corbeau vint se poser sur les aréquiers de son jardin. Il entendit les volatiles qui lui disaient : «Allez au mont Nam ! vous y trouverez le cadavre d’une chèvre dévorée par les tigres. Prenez-en la chair et laissez-nous les tripes».

Le vieillard s’y rendit, trouva bel et bien le cadavre de la chèvre et prit quelques morceaux de viande. De retour chez lui, il en fit part à ses voisins en leur recommandant de ne pas toucher aux tripes. Les gens du village y venaient nombreux, tant et si bien qu’ils enlevèrent tous les restes du cadavre.


Victime des corbeaux

Lorsque les corbeaux s’aperçurent de la disparition des tripes, ils en imputèrent la faute à Da Tràng et se mirent à le couvrir d’injures. Le vieillard eut beau se justifier, ils continuaient de plus belle. N’en pouvant plus, Da Tràng prit son arc et tira sur eux dans l’intention de les disperser. Prenant son acte pour une ingratitude, les corbeaux attrapèrent la flèche en jurant de se venger. Or, sur la tige de la flèche était gravé le nom du vieillard. En survolant une rivière, les corbeaux y virent le cadavre d’un noyé et lui plantèrent la flèche dans la gorge. Les autorités locales trouvant la flèche soupçonnèrent Da Tràng d’avoir commis le crime et le jetèrent en prison.

Le pauvre homme cria son innocence, mais la flèche l’accusait. Il continua à protester avec une telle énergie que le chef de la province décida de le soumettre au jugement du roi. Da Tràng fut conduit à la capitale royale. L’escorte fit halte dans une auberge pour y passer la nuit Le corps mis aux fers et le cœur en peine, le prisonnier ne put dormir. À l’aube, une nuée de moineaux passa sur sa tête. Il les entendit dire : «Dépêchons-nous. Cette fois, nous aurons de quoi manger à satiété». Suivit une question : «Mais à qui appartient ce riz ?» Réponse : «Au roi du pays voisin. Il voulait attaquer notre pays par surprise en y envoyant une importante force. Il y a eu un grand mouvement de troupes. Hier, arrivés près de la frontière, les chariots de vivres tombèrent dans un ravin et le riz se répandit. Les troupes ennemies attendent l’arrivée d’une nouvelle provision de riz pour déclencher l’attaque».

Da Tràng est victime de la colère des corbeaux. Photo : CTV/CVN

Au moment de se remettre en route, le prisonnier dit à ses gardes : «Allez dire à vos chefs que je suis innocent et qu’on me délivre. Dites-leur surtout qu’il y a à l’heure actuelle des choses importantes et urgentes qui menacent la sécurité de l’État». Malgré les demandes pressantes des gardes, il se tint coi, répétant invariablement qu’il ne révélerait le secret qu’en présence des responsables. Il fut ramené devant le chef de province à qui il dit : «Le roi Hiên Dê d’un pays du Nord a mobilisé une forte armée pour attaquer notre pays. Ses troupes étaient arrivées à la frontière lorsque les chariots de vivres se renversèrent dans un ravin, ce qui retarda leur attaque. Elles se ravitaillent en ce moment avant d’envahir notre pays».

«Êtes-vous sûr de ce que vous dites ?» demanda le chef de province. À quoi Da Tràng répondit : «Si j’ai fourni un faux renseignement, j’accepte la mort. Mais si j’ai dit la vérité, rendez-moi ma liberté». Sur le champ, des éclaireurs furent pour vérifier ses paroles. À leur retour, Da Tràng fui relâché et le pays sauvé de l’invasion.

Rencontre d'un ami de longue date

Da Tràng chemina toute la journée. À la tombée du jour, il arriva dans la région de Hông Hoa où vivait un ami de longue date du nom de Trân Anh. Les retrouvailles furent touchantes. Ayant appris les souffrances qu’avaient endurées leur ami, les époux Trân Anh s’apitoyèrent profondément sur son infortune. Le repas du soir fut frugal. Avant d’aller au lit. Trân Anh dit à sa femme : «Notre ami arrive à un moment où nous sommes en difficulté. Mais nous avons dans notre basse-cour un couple d’oie. Nous allons demain en tuer une pour le régaler».

La femme l’approuva et n’oublia pas de lui demander de se lever de bonne heure pour l’aider à attraper l’animal et le plumer. Les deux oies entendirent leur conversation. Le mâle dit à la femelle : «Vivez et veillez sur nos petits. Je suis prêt à me faire égorger». Puis, il s’adressa aux oisons : «Mes petits, restez avec votre mère ! Je vais vous quitter pour toujours». Pendant tout ce temps, la femelle ne cessait de demander de mourir à sa place.

Durant son voyage, l'homme a sauvé la vie des oies. Photo : CTV/CVN

Sauver la vie des oies

Sur son lit de camp placé près de la fenêtre qui donnait sur la basse-cour, Da Tràng comprit tout. Il plaignait le pauvre jars qui allait mourir à cause de lui. Ne voulant pas réveiller son ami dans son sommeil, il se contenta d’attendre le moment opportun pour intervenir. Malgré les fatigues de la route, il resta éveillé toute la nuit. Le lendemain, bien avant l’aube, il vit son ami Trân Anh entrer dans la basse-cour et le jars qui se livrait à lui tout en écartant la femelle. Au moment où Trân Anh allait égorger le pauvre animal, il se précipita sur lui, empoigna le couteau et dit : «Lâchez-le, je n’aime pas voir couler le sang. Notre amitié n’est pas fondée sur les choses matérielles. Si vous le tuez, je m’en irai sur-le-champ !».

Devant l’attitude résolue de son ami, Trân Anh dut laisser la vie sauve au jars, il dit à sa femme d’aller acheter des menues crevettes au marché. Après le repas, Da Tràng prit congé de son ami. À peine eût-il fait quelques pas qu’il vit les deux oies et leurs petits l’attendre au bord d’un étang. Le jars lui remit une perle et dit : «Vous m’avez sauvé la vie. En guise de reconnaissance, je vous offre ce précieux objet. Portez-le sur vous. Vous pourrez vous déplacer aisément dans l’eau. Si vous l’agitez dans la mer, vous la secouerez jusqu’au fond». Quant aux petites crevettes qui m’ont épargné la mort, désormais la famille des oies ne leur fera aucun mal.

Le miracle

Da Tràng remercia le jars, prit la perle et continua sa route. Arrivé au bord de la mer, l’homme voulut voir l’effet produit par le présent qu’il venait de recevoir. Il entra dans les eaux qui s’ouvrirent à son passage. II se mit alors à agiter la perle. Ce jour là, dans le royaume des Eaux, le roi et ses ministres tenaient réunion. Lorsque ceux-ci virent le palais violemment secoués, au risque de s’écrouler, ils s’affolèrent. Des soldats furent envoyés en reconnaissance. Les éclaireurs du roi trouvèrent Da Tràng en train d’agiter un objet et, à chacun de ses mouvements, ils se sentaient soulevés par les vagues. Avec de belles paroles, ils l’invitèrent à descendre au royaume des Eaux.

Devant la Cour, Da Tràng expliqua qu’il ne faisait qu’essayer l’efficacité de sa perle magique. «Qu’arriverait-il à mon royaume s’il lui prenait l’envie de l’agiter pour de bon !», se dit le roi effare. Pour gagner sa sympathie, il le reçut royalement et, à son départ, lui remit de magnifiques cadeaux. Da Tràng fut reconduit jusque chez lui par des soldats du roi. Ses voisins le félicitèrent de ses richesses. Par la suite, il ne se sépara jamais de ses deux précieuses perles. Il les mit dans un sachet qu’il pendit à son cou.

Le pauvre homme a subi de nombreuses vicissitudes notamment la trahison de sa femme et s’est transformé, à la fin de sa vie, en crabe de mer.
Photo : CTV/CVN 

Trahison de la femme

Un jour, il se rendit dans un village pour assister à l’anniversaire de la mort d’un parent. Au milieu du repas, il porta machinalement la main à son cou et se rendit compte qu’il avait oublié son petit sac. Devant les yeux étonnés des convives, il se leva brusquement pour rentrer chez lui. Il fouilla dans tous les coins de la maison sans trouver ses deux perles. Il chercha sa femme, elle était partie. Da Tràng pensa perdre l’esprit. Soudain, il aperçut un papier attaché à un porte-manteau. Il y reconnut l’écriture de sa femme qui disait qu’un messager du roi des Eaux lui avait fait connaître que si elle remettait au souverain le sachet de perles, ce dernier la ferait reine et qu’en l’absence de son mari, elle les a emportées au royaume des Eaux.

La lettre acheva de rendre Da Tràng fou. Il ne s’attendait pas à une telle trahison de la part de sa femme. Il n’imaginait pas que le roi des Eaux pût employer de telles ruses. Il réfléchit sur la façon de récupérer ses perles. «Je vais  charrier le sable et l’accumuler sur le rivage pour combler la mer et ouvrir un chemin qui, me conduira au royaume des Eaux». Patiemment, il s’est mis à l’œuvre, du matin au soir, jour après jour, jusqu’au moment où, épuisé de fatigue, il rendit l’âme et se transforma en un minuscule crabe de sable qui porte son nom.

Il existe un dicton populaire qui commence ainsi :
«Da Tràng accumulait le sable au bord de la Mer d’Orient,
Il peinait dur jusqu’au soir, ses efforts restèrent vains
».

Aujourd’hui, on dit que les oies ne mangent pas les petites crevettes dont les ancêtres avaient sauvé la vie des premières oies venues au monde. On dit aussi que la crête blanche qu’elles portent sur leur tête est signe de deuil, en mémoire de leur sauveur Da Tràng.

Huu Ngoc/CVN
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