27/12/2015 13:36
On a beau écumer tout ce que la toile et les librairies peuvent offrir pour connaître un pays, rien ne prépare à certaines rencontres inopinées quand on est sur place.
Il m’arrive souvent de recevoir des visiteurs, venus du lointain Occident, découvrir les charmes cachés du Vietnam. Certes, si pour nous qui vivons dans ce pays, tout ce qui s’y passe nous étonne peu, en revanche, pour ceux qui y viennent la première fois, il existe une petite appréhension. Forcément, c’est loin le Vietnam, vu des quais de la Seine. C’est là-bas, tout là-bas, en Asie, contrée étrange qui depuis Marco Polo fait toujours rêver et en même temps inquiète un peu. Pensez donc, on y mange avec des baguettes, et rien que ça, pour un Occidental habitué du coup de fourchette, c’est déjà d’un exotisme inquiétant ! Alors, on se renseigne, on lit, on s’informe, on se prépare, on remplit son sac de guides touristiques, de cartes, et fort de ce viatique on pense que l’on est fin prêt pour aller à la rencontre d’un pays que l’on aspire à apprécier sans doute. Jusqu’au jour où…
 
Rat des champs
 
Petite bourgade au cœur du pays H’mông, encore épargnée par le tourisme de masse. Avec mes amis, nous avons joué à saute-mouton d’une vallée à l’autre, laissant derrière nous les plantations de théiers, longues chenilles vertes couronnées de papillons blancs, sur lesquelles veillent les acacias aux fleurs jaunes.
 
Après avoir été englouti dans une mer de nuages au sommet d’un col, nous avons dévalé une route sous un soleil d’automne qui nous a offert une vue magnifique sur les plus belles rizières en terrasse que je connaisse. Une matinée entière de rencontres avec des enfants curieux, une matinée à transformer le paysage en pixels, une matinée à refuser des invitations à boire le thé, une matinée de «Oh ! Comme c’est beau !» et de «C’est magique !». Mais comme toutes les matinées se terminent par midi et que midi c’est généralement l’heure du repas, il a bien fallu s’arrêter pour déjeuner. Et justement, cette petite bourgade nous offre un havre de tranquillité pour prendre le temps de se refaire des forces avant de poursuivre notre route.

Non seulement le rat a son année, mais aussi ses timbres. 
Photo : Archives

Dans ce restaurant, tout paraît normal : nous sommes autour de la table, les plats sont sur la table, et nos pieds sous la table. C’est alors que tout bascule. Les pieds sous la table, d’une des convives, perçoivent un léger frôlement. L’influx nerveux qui en résulte alerte le cerveau via les dendrites et les neurones. Lequel cerveau donne pour mission aux yeux de s’enquérir de la raison de ce frôlement indu.
 
Ayant accepté cette mission qui ne leur paraît pas impossible, les yeux s’orientent vers le sol et transmettent l’information au cerveau, via cônes, bâtonnets et synapses. À réception, l’image est décodée, analysée, et limbique et reptilien se concertent pour déterminer la conduite à tenir. Laquelle conduite, en l’occurrence, se traduit par un hurlement strident, un saut sur la chaise et un commentaire affolé : «Ciel ! Un rat !». Tout ceci en moins de temps qu’il ne me faut pour porter ma «baguettée» de riz à la bouche. Aussitôt c’est le branle-bas autour de la tablée. Du «Comment ? Un rat dans un restaurant ! Quelle horreur !» à «Mais ce n’est pas méchant un rat, d’ailleurs il a plus eu peur de toi que toi de lui !», tous les commentaires vont bon train. Seuls les deux autochtones de l’étape continuent à engloutir posément le succulent plat de riz au bœuf qui trône au centre de la table.
 
Je consens cependant, pour calmer les esprits, à conjecturer que le Vietnam a sans doute inspiré le scénariste du film «Ratatouille», et que le rat n’est pas la si sale bête que l’on croit. En effet, des rats, souris, mulots, j’en ai vu depuis que je suis ici, sous toutes les formes et dans des endroits les plus incongrus.
 
Rat des villes

 
Je me souviens fort bien de ma première rencontre avec l’animal. J’habitais à l’époque une maison dont le mur extérieur du salon était constitué de colonnes qui plongeaient dans un bassin. Le résultat était assez esthétique et surtout procurait une atmosphère de fraîcheur non négligeable.
 
Et qui dit bassin, dit poissons. J’avais donc proposé à quelques poissons rouges de quitter leur résidence de sachets en plastique pour venir se dégourdir les nageoires entre mes colonnes de pierre. Tout semblait parfait : ma fille gavait les poissons avec tout ce qui lui tombait sous la main, y compris mes clefs de moto, et les cypriniformes grossissaient et nageaient des jours heureux (L’expression «Couler des jours heureux» me paraît peu appropriée pour des poissons).

Mais se faire du gras présente des inconvénients. En l’occurrence, d’aiguiser l’appétit de rat plus habitué aux détritus qu’à des festins ichtyologues. Au premier poisson transformé en squelette, je pensais que c’était le chat de ma voisine qui effectuait des sorties nocturnes pour satisfaire son instinct. Je m’apprêtais à manifester mon indignation vicinale, lorsque je me suis aperçu que les déjections autour de mon bassin s’apparentaient plus à des rejets de rongeurs qu’à ceux d’un félin. Un rat ! C’était un rat qui venait chez moi sans être invité. Déclenchement immédiat des hostilités. Plutôt que le piège, trop risqué pour mes doigts, j’optais pour le produit toxique : l’arsenic. J’allais éradiquer la bête, la réduire à néant.

Complètement timbré, le rat !
Photo : Archives

Sauf qu’il me fallait me procurer la substance, et pour cela j’avais besoin de l’aide d’un natif, mon épouse en l’occurrence. Las ! Ce ne fut pas ce que j’escomptais. En effet, loin d’obtenir l’adresse de la droguerie adéquate, ce fût une fin de non-recevoir. Quelle idée de vouloir mettre de la mort-aux-rats dans une maison où se trouve une enfant d’un an ? Je n’avais qu’à laisser le rat vaquer à ses affaires de rat, et m’occuper des miennes ! Oui, mais les poissons ? De toute façon, ma femme m’avait bien dit que ce n’était pas un bassin à poissons, et que c’était une très mauvaise idée de le transformer en aquarium. L’affaire était close !
 
Depuis, j’ai souvent eu l’occasion de croiser le chemin de rats et de souris, m’habituant à leur présence dans les endroits fréquentés par les humains. Je ne sursaute plus quand l’un d’eux se faufile discrètement derrière la poutre d’une salle d’un grand restaurant, quand il se carapate entre mes jambes dans un wagon, quand il s’enfuit à mon approche lorsque j’ouvre ma grille de maison. Premier à être arrivé devant l’Empereur de Jade, en se cachant entre les cornes du buffle, l’animal est assez intelligent pour garder sa place, sans rien faire d’autres que d’effrayer parfois quelques voyageurs…
 
Mais, inutile d’être rat de bibliothèque touristique, car tout ceci n’est pas écrit dans les livres !
 
Gérard BONNAFONT/CVN
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